Ginkgo

  • Russie, 1928: la NEP « Nouvelle politique économique » mise en oeuvre par Lénine au printemps 1921 a déjà sept ans. Il s'agissait d'un repli stratégique dû à l'échec du communisme de guerre : le pays est dans un état épouvantable. On favorise alors le petit commerce, on met fin à la réquisition des produits agricoles et on rend leur liberté aux petites entreprises.
    Mais Mikhaïl Zochtchenko s'étrangle d'indignation : sept années de commerce intérieur libre et impossible de trouver une pipette en pharmacie pour compter les gouttes ! Les caoutchoucs censés protéger les chaussures sont percés, la crise du logement est telle qu'il faut envisager d'occuper la surface au plafond et les palais de Leningrad s'effondrent. Devant un tel bilan, l'écrivain satirique russe le plus populaire de son temps, Mikhaïl Zochtchenko (1894-1958), l'auteur de « La vie privée, récits et feuilletons », « Des gens nerveux », « Pêle-Mêle » et des « Récits de Nazar Ilitch» met son inventivité et tout son humour (féroce) au service de la collectivité pour améliorer la vie quotidienne de ses concitoyens.
    Ainsi, il propose un appareil défensif pour éloigner les chiens avec des fourchettes, des toilettes suspendues, un crematorium roulant, un coffre-fort franco-russe... Nous ne sommes pas loin des « repasse-limace » et du lit « qu'est toujours fait » de Boris Vian. En général, l'invention ajoute un problème supplémentaire au problème décrit initialement.
    Zochtchenko qui lui-même a pratiqué tous les métiers possibles, de cordonnier à instructeur de la reproduction des volailles, souligne l'incapacité technologique de ses concitoyens avec ces inventions absurdes et drôlement et superbement illustrées par Nikolaï Radlov (1889-1942) le caricaturiste génial du journal « Crocodile ».
    Le commentaire qui illustre les vignettes remarquables de dernier relève du style bureaucratique le plus pompeux, typique d'une époque où la population dissimule son inculture sous les oripeaux de la langue de bois. Nous sommes loin de « l'homme nouveau » rêvé par les bolchéviques. Loin aussi du « nepman », enrichi, repu décrit par Maïakovski et Zabolotski. Non, le héros de Zochtchenko est mesquin, pauvre, il vit dans la crainte perpétuelle d'être volé, dans des conditions hygiéniques douteuses, et il tient à ses « frusques » comme à la prunelle de ses yeux !
    Ces trente projets loufoques ressemblent aux nouvelles de Zochtchenko, mises en bande dessinée. Elles sont une mine d'informations hilarantes et graves à la fois sur la Russie stalinienne.
    Mais en 1946, cet écrivain trop populaire dut payer son tribut à la machine d'Etat : victime de la campagne de dénigrement menée par Jdanov , responsable de l'idéologie stalinienne, accusé « de se gausser de la vie soviétique, des institutions soviétiques, des citoyens soviétiques », il meurt en 1958, dans la pauvreté.

  • Tintin ou l'accès à soi

    Philippe Ratte

    • Ginkgo
    • 22 Octobre 2015

    Les aventures de Tintin (1929-1983) sont datées.
    La refonte des premiers albums ne les fait pas échapper à ce demi-siècle-là, aujourd'hui si révolu. Pourtant, on les sait intemporelles, et leur succès mondial le prouve depuis lors.
    Leur statut de classiques du genre y est pour quelque chose, ainsi que la qualité intrinsèque de chaque histoire, qui fait leur force. Mais l'universalité de cette réussite suggère qu'elle tient à une valeur plus profonde encore.
    Pour tout individu se pose la question des origines.
    Lorsqu'elle n'est pas résolue par un roman familial dénué d'ombres, elle peut devenir la croix intime du sujet ;
    Interrogation non résolue : d'où, de qui viens-je ?
    C'est cette question que développe, traite et résout le corpus des aventures de Tintin.
    Elle se ramène à deux termes : il doit y avoir eu de la femme dans cette affaire, et alors qu'en dire ? Et quelle a été la part d'un homme dans cette affaire de femme ? Tout être naît avec en lui cette alarme de se demander comment il est venu au monde. Usuellement, pour une majorité, le cadre familial propose une réponse censée aller de soi, qui étanche la curiosité en la gavant d'une évidence supposée Mais si l'on commence par faire élision de cette matrice familiale (avec papa et maman allant de soi en tant que réponse à l'énigme de l'origine) celle-ci devient lancinante, et exige pour vivre qu'on lui construise une réponse situant une génitrice et un géniteur assumant la nécessité de leur interaction Or, lorsque prévaut cette situation, c'est que la mère, ou le père, ou les deux, ont refusé de jouer ce rôle, introduisant dans le panorama de l'origine un déni en lieu et place d'une apparente évidence naturelle. Ce déni pèse lourdement sur la capacité de l'individu à remonter vers l'amont de lui-même et construire son être au monde en se définissant une origine, car pour ce faire il lui faut combattre le déni qui a été posé sur ce point précis par la femme et/ou l'homme qui l'ont engendré.
    En pareil cas, l'individu ne peut réussir cette fondation de soi par rétablissement d'une origine qu'à partir de l'accès préalable à soi, c'est à dire en lui-même à l'être profond, authentique, distinct subsumé par le moi dont il lui est reconnu l'usage par tout le monde sous les espèces de son nom. Il lui faut trouver sa vérité intime, la force de son propre droit à exister indépendamment de quelque origine ou identité externe que ce soit.
    Les aventures de Tintin exposent exactement cela, à travers l'ensemble des personnages qu'elles mettent en scène. Elles montrent à travers les 20 albums comment Tintin construit l'accès à son Soi et accède à la résolution de cette crise des origines à travers trois accomplissements décisifs :
    D'abord l'identification et le rapatriement vers soi d'un personnage en qualité de père, à savoir Tournesol ; puis le combat pour accéder à soi sous les espèces initiatiques du sauvetage de Tchang disparu au Tibet, et qui se révèle retenu dans une cavité utérine par un monstre femelle (à la fois neige silencieuse et yéti abominable) dont il s'agit de se purger; enfin l'acceptation au moins par prétérition du fait qu'il y ait forcément eu de la femme dans tout cela, à travers toute la métaphore des Bijoux de la Castafiore.
    Les autres personnages principaux sont là pour contreforter par antiphrase cette accession de soi à Soi par Tintin : les Dupondt, piégés dans leur quasi-gemellité, sont incurablement incapables d'accéder à soi : Haddock de même, et à l'inverse, de qui l'unique double est le mythe d'un ancêtre, est lui aussi inapte à accéder à soi, et en manifeste la rage permanente par sa violence au moins verbale. Abdallah reste enfermé dans l'enfance irresponsable, Milou découvre qu'il n'est pas l'Autre de Tintin mais une simple dépendance de son maître.
    Advenu d'emblée sans famille, Tintin incarne le problème de l'être-au-monde de tout individu privé d'origine.
    Si une minorité d'individus grandissent en situation d'enfant sans ascendance avérée, la situation psychique qu'ils affrontent de ce fait à son paroxysme est aussi celle de tout un chacun, à qui l'aura douceâtre d'un roman familial aura assuré une protection opiacée contre cette énigme de sphinx que chacun porte en soi, de savoir d'où il provient pour oser commencer à être qui il sera, enfin à l'image de Dieu, seul à être par construction exempt de cette angoisse liminaire.
    L'épopée de Tintin nous dit ce qu'il y faut de droiture et de courage, et combien c'est difficile, puisque tous autres s'en montrent incapables.
    Lus dans cette optique, les vingt albums se révèlent être la plus formidable leçon de fondation de soi qu'on puisse lire, et de ce fait un viatique magistral pour tout être humain - Une sorte de psychanalyse « homéopathique ».

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