• La bourgeoisie vue par le petit trou de la serrure et l'oeil des domestiques, qui ne valent pas mieux qu'elle.
    Si les maîtres sont des pantins, célestine, la femme de chambre, est une catin, d'ailleurs assez gentille, et joseph, le jardinier cocher, une fripouille antisémite. ajoutez à cela quelques épices 1900, les étreintes passionnées de célestine avec un jeune tuberculeux, un viol, un vieillard fétichiste (la fameuse scène des bottines si bien enlevée dans le film de bunuel), et vous avez le chef-d'oeuvre de notre terrible octave, " un personnage extraordinaire, disait léautaud, d'une fougue, d'une hardiesse, d'un anarchisme littéraire et artistique unique à cette époque ".

  • Connu pour ses sympathies anarchistes, Octave Mirbeau est un écrivain engagé. Il a combattu l'antisémitisme, le nationalisme, le colonialisme, toutes les formes de domination qui asservissent l'individu. Sujets d'indignation qui intéressent notre temps et nous incitent à redécouvrir cette oeuvre.
    Avec Le Jardin des supplices, il invente une forme romanesque qui rompt avec les conventions de la cohérence narrative et de la vraisemblance. Ce texte offre un assemblage de morceaux disparates dans lequel la stylisation du réel en dévoile, par-delà les apparences, les aspects grotesques ou monstrueux. Mirbeau y adopte, après l'avoir longtemps cherché, le mode satirique qui va désormais faire de ses romans l'expression de son engagement passionné dans les luttes de son époque.
    Le Jardin des supplices et Le Journal d'une femme de chambre sont autant d'allégories qui, en pleine affaire Dreyfus, renvoient à la France antidreyfusarde sa propre image hallucinée sous un jour crépusculaire. Quelques années plus tard, La 628-E8, parodie d'un récit de voyage en automobile à travers l'Europe du Nord, est l'occasion de violentes charges contre le colonialisme belge, le militarisme, le nationalisme barrésien, la germanophobie. En 1913 enfin, Dingo, pseudo-récit de formation où un chien refait paradoxalement l'éducation de son maître, offre un tableau féroce de la France radicale.
    Ces quatre romans montrent combien Octave Mirbeau mérite d'être considéré comme le rénovateur du roman satirique dans la tradition de Ménippe, le philosophe cynique. Sans oublier, comme nous le rappelle son contemporain Émile Zola, qu'il fut aussi ce « justicier » compatissant, qui avait « donné son coeur aux misérables ».

  • Mirbeau était un grand romancier mais il mettait de l'énergie à bousculer ce genre bourgeois : il débuta le siècle avec un Décaméron fou et ravageur, placé sous le signe d'une maladie alors en vogue, la neurasthénie. Avec ces contes cruels où défile une humanité inquiétante et odieuse qui provoque ses ricanements inspirés, les scènes de cure pyrénéenne qu'il imagine nous offrent la peinture de fripouilles, crapules, imbéciles et autres sales individus auxquels il règle leur compte d'un trait impitoyable. Livre de l'excès d'un homme blessé qui a choisi le rire pour se venger de la folie de la société, livre du dégoût qu'une vivifiante drôlerie permet de surmonter, ce roman, dans lequel il déploie son humour ravageur, est la plus belle revanche d'un écrivain qui fit de sa colère une gloire.

  • Un tel manifeste en faveur de l'abstention serait aujourd'hui impensable. Pour autant, il ne cherche point à favoriser le désengagement mais à dénoncer la mystification du système électoral qui pare de la légitimité du vote les extorsions des puissants. Selon Mirbeau, les institutions demandent à l'électeur son aval pour l'abêtir. Or, Mirbeau le prend à partie sur l'absurdité de sa contribution au grotesque spectacle de sa quête aux suffrages. Avec humour et dérision, il attente à la respectabilité des institutions, dénonce «la protection aux grands, l'écrasement aux petits». Sans visée utopique, cette critique radicale nous lègue les armes capables de nous défaire du conditionnement qui annihile le plus faible ; une vision juste, qui nous dérange encore plus de 120 ans plus tard !

  • Dans le ciel

    Octave Mirbeau

    • Sillage
    • 21 Janvier 2020

    Écrit en 1892, Dans le ciel met en scène l'amitié d'un écrivain obscur, que la folie menace, et d'un peintre dont le personnage est très nettement inspiré de Vincent Van Gogh.

    Mirbeau, critique d'art averti, ne découvrit Van Gogh que peu de temps après sa mort, en 1890. Il fut l'un de ses premiers et plus fervents admirateurs, et contribua grandement à faire connaître son oeuvre.

    Entrepris dans une période de profonde remise en question, Dans le ciel est un hommage magnifique et d'une grande justesse au « suicidé de la société », en qui Mirbeau voyait une sorte d'alter ego, dont il partageait les exigences impitoyables envers lui-même, l'intransigeance - et le goût dangereux pour l'absolu.

  • Le Jardin des supplices n'est pas seulement le catalogue de toutes les perversions dans lesquelles s'est complu l'imaginaire de 1900. L'ouvrage exprime aussi l'ambiguïté de l'attitude d'un Européen libéral, mais Européen avant tout, devant le colonialisme et ce qu'on n'appelait pas encore le Tiers Monde. Pour Mirbeau, la Chine est le lieu des plaisirs mortels et, par leur système pénal et l'invraisemblable raffinement de leur cruauté, les Chinois ne peuvent être à ses yeux que des barbares : Emmanuelle sur fond de guerre du Viêt-nam, comme l'écrit Michel Delon. Mais les Chinois vivent dans une société plus solidaire et matériellement moins asservie que la nôtre. Et surtout ils sont d'admirables artistes. Tel est le paradoxe de la Chine : un jardin de supplices mais aussi les plus belles porcelaines, les plus beaux bronzes que l'on ait jamais faits. «Voici donc les Barbares à peau jaune dont les civilisés d'Europe à peau blanche violent le sol. Nous sommes toujours les mêmes sauvages, les mêmes ennemis de la Beauté.»

  • Publiés dans la presse à un rythme soutenu, les contes de Mirbeau ont souvent été négligés par leur auteur qui les prétendait alimentaires... Ressortis après sa mort par sa veuve, on a découvert à quel point ils étaient subversifs et drôles. Composés pour une presse bourgeoise, ils s'en prennent à la bonne conscience, au confort moral et intellectuel de lecteurs qu'il espère bousculer. Les hommes vivent dans un troupeau voué à l'abattoir sinon aux urnes... Les thèmes en sont tragiques ou grinçants, les ressorts en sont comiques, élaborés dans le cadre d'une véritable volonté de démystification :
    Du cynisme, du cléricalisme, de l'hypocrisie...
    Polémiques, radicaux, ils témoignent de la vigueur de l'un des auteurs les plus saisissants et les plus inspirés de la supposée "Belle Époque"...

  • La mort de Balzac

    Octave Mirbeau

    • Sillage
    • 18 Novembre 2019

    J'adore Balzac. Non seulement j'adore l'épique créateur de la Comédie humaine, mais j'adore l'homme extraordinaire qu'il fut, le prodige d'humanité qu'il a été...

    Mirbeau retrace dans cet étrange hommage les dernières années de la vie de Balzac, ses relations ambivalentes avec Mme Hanska, leur tardif mariage, enfin la terrible journée de son agonie.

    Les éléments qu'il rend publics concernant la mort du grand homme, transmis par un ancien amant de Mme Hanska, amenèrent l'interdiction pure et simple de son texte. Il ne sera redécouvert qu'à la fin des années 1980.

  • Sac au dos

    Octave Mirbeau

    « L'idée m'est venue de me volontairement imposer une corvée bien autrement pénible que les corvées militaires, et, malgré la chaleur, un beau matin, je suis parti à pied, sac au dos, de Marlotte à Bourbon-l'Archambaud. » Mais après plus de deux cent cinquante kilomètres parcourus en cinq jours, la chronique de cette randonnée pédestre est loin de chanter les vertus du plein air. En guise de souvenirs, Octave Mirbeau ne récolte au cours de l'été 1884 que de dérisoires trouvailles entomologiques (une cicindèle endormie, un papillon mort) et quelques échantillons de grotesque social (du piou-piou de Montargis aux commis voyageurs de Briare) : la marche n'est pas le fait de ce tempérament bouillant et impétueux qui en supporte mal les lenteurs !

  • Après les attentats anarchistes de 1892-1893, le président du conseil Casimir Perrier soumet une série de lois, votées par l'Assemblée les 12 et 18 décembre 1893 et le 28 juillet 1894. Pendant plus de cinq ans, l'État appliquera avec la plus grande rigueur cet arsenal législatif qui réintroduit le délit d'opinion, permet l'interdiction des journaux et des groupuscules anarchistes, et désigne nommément ces derniers comme cible. Au cours de procès tenus à huis-clos, de très nombreuses peines de relégation (le bagne) seront prononcées. Dès le 1er janvier 1894 et jusqu'à l'éclatement de l'Affaire Dreyfus, Octave Mirbeau éditorialiste au Journal, puis à L'Aurore, prend la plume pour interpeller ses concitoyens et dénoncer avec force et dérision cette mise en coupe réglée de la contestation sociale et l'étouffement de la justice par le mensonge et la terreur. Un vigoureux plaidoyer contre l'antiterrorisme comme mode de gouvernement.

  • Dingo

    Octave Mirbeau

    Un ami anglais envoie un jour au narrateur un présent inattendu : un chiot venu d'Australie, Dingo.
    Dérouté, puis emballé par l'allure étrange, la personnalité subtile et l'humanité de son chien, le narrateur apprend à se servir de lui comme d'un prisme à travers lequel il observe et juge ses concitoyens.
    Occasion de savoureux tableaux de moeurs à la ville et à la campagne, empreints de l'habituelle et irrésistible méchanceté de Mirbeau, les aventures et mésaventures de Dingo et de son maître sont à la hauteur de l'esprit alerte, caustique et formidablement clairvoyant de l'auteur du Journal d'une femme de chambre et des Contes de la chaumière.

  • Octave Mirbeau (1848-1917) a gardé, sa vie durant, à la fois une forte relation à la nature, une haine des pouvoirs oppressants et un rapport complexe à la sexualité. C'est d'ailleurs pour s'éloigner d'une femme qu'il se réfugie en Bretagne, à Audierne, en 1884 et fait l'expérience d'une retraite salutaire sur une côte sauvage et frustre. Il voulait y écrire un roman dédié à la terre, à cette nature qui sauve, qu'il aurait titré Rédemption. Il n'aboutira pas, mais remplira ses textes de sève et de fleurs vénéneuses, d'arbres solidement enracinés et de paysans à leur image, d'animaux dont il dira la vulnérabilité et la force des instincts.
    Mirbeau se prend aussi de passion pour l'horticulture. Il s'installe en 1889 près de Giverny, où Monet a créé un jardin saturé de fleurs. Les deux hommes échangent graines, plants et bulbes...
    Inquiet pour la faune sauvage, à une époque qui a vu l'avènement des théories de Darwin, Mirbeau renvoie l'homme à ses origines. Comme s'il avait voulu redire, d'une plume trempée dans l'humour noir, son impuissance d'artiste quand la nature sait, de la pourriture, faire jaillir les plus belles fleurs.

    « Je vous dirai que j'aime les fleurs d'une passion presque monomaniaque. [...] Mais je n'aime pas les fleurs bêtes car, si blasphématoire que cela paraisse, il y a des fleurs bêtes, ou plutôt des fleurs, des pauvres fleurs à qui les horticulteurs ont communiqué leur bêtise contagieuse ».
    Le concombre fugitif.

  • Dans un langage de conteur à la veillée, pimenté du parlé campagnard, mirbeau, témoin narquois et cynique, relate les histoires de village de son calvados natal.
    Les paysans que l'auteur prend pour cible réunissent tous les défauts que leur prêtait la classe dominante du xixe siècle : naïfs, sournois, calculateurs, inhumains presque. ici, la mort de la vache est plus grave que celle de l'enfant, le cocu répare son honneur avec quelques pièces, les pensées s'enroulent autour de l'eau-de-vie.
    Le propos est féroce, le style imparable ; le tout, inénarrable, annonce le chef-d'oeuvre de mirbeau, le célèbrissime journal d'une femme de chambre.
    Mais, sous la satire et le fiel, émerge de loin en loin comme un lac calme une description pleine de poésie, un hommage à l'extrême pudeur des petites gens avares de mots.

  • À peine marié, un homme découvre la véritable nature de la femme qu'il a épousée : pingre, étouffante, acariâtre, elle n'est qu'un monstre de froideur.
    Sous la forme d'un mémoire adressé à l'avocat qui devra défendre sa demande de divorce, il confesse son enfer conjugal.
    Un texte surprenant dans lequel Mirbeau s'attaque aux conventions bourgeoises et dresse un portrait de femme aussi habile que misogyne. Les adolescents apprécieront la parole intime qui se délie et triomphe dans la critique sociale.

  • De situations cocasses en personnages burlesques, accompagnez Octave MIRBEAU dans son combat contre l'arbitraire et la bêtise. Cruels ou ironiques, les six contes lus par Ga'lle MAIRET fustigent les comportements ridicules ou exécrables et les situations absurdes ou inhumaines, fruits d'un ordre social toujours d'actualité, dans un style cinglant et sans appel. Retrouvez ce grand écrivain qui fût parmi les plus célèbres de son temps, aujourd'hui négligé ou ignoré, en raison de ses engagements sans concessions.

  • L'électeur ? Rien ne lui sert de leçon, ni les comédies les plus burlesques, ni les plus sinistres tragédies...

  • Pendant vingt ans, Octave Mirbeau, le journaliste le plus lu de son temps, a fourni d'innombrables contes et nouvelles aux plus grands journaux de la Belle Époque, répondant ainsi aux exigences des rédacteurs en chef et à la demande d'un public friand, qui y cherche avant tout un divertissement qui l'amuse, l'émeut ou l'émoustille, et surtout le rassure.
    Mais s'il a dû se soumettre aux règles d'un genre trop souvent aseptisé et mensonger, c'est pour en subvertir la forme. Au lieu d'endormir un lectorat petit-bourgeois, il fait naître l'étincelle de la conscience et de la révolte, en révélant les hommes et la société dans toute leur cruauté.
    Cruauté de la condition humaine, condamnée à l'angoisse et à la souffrance. Cruauté de la nature humaine, dont le fond est la férocité. Cruauté de la femme qui « domine et torture l'homme ». Cruauté enfin de la société qui opprime, mutile, écrase l'individu, et le condamne à une existence larvaire.
    Par les thèmes traités, comme par le regard démystificateur qu'il jette sur toutes choses, Mirbeau préfigure les grands courants de la littérature du XXe siècle, en même temps qu'il opère la même révolution du regard que ses amis impressionnistes.

  • Aristide maillol

    Octave Mirbeau

  • "La salle des délibérations du Conseil municipal, dans une grande ville maritime. Sur les murs, couverts de boiseries sévères, les portraits de tous les présidents de la République, depuis Adolphe Thiers jusqu'à Émile Loubet. Tout autour de la vaste pièce, posés sur des gaines de bois noir, des bustes de la République, différents par les attributs et la signification politique. Au milieu, cheminée monumentale, surmontée d'un panneau sur lequel sont peintes les armes de la ville, auréolées de drapeaux tricolores. Grandes portes à droite et à gauche. Une longue table, recouverte d'un tapis vert, où chaque place est marquée par un buvard, des encriers, etc., occupe le centre de la pièce..."

  • (11 hommes, 5 femmes).
    Isidore Lechat est un riche affairiste sans scrupule et se prétend " socialiste ". Pour augmenter son pouvoir et sa fortune déjà considérable, il ne refuse aucune compromission ; il n'hésite pas à écraser ses adversaires, acculer à la ruine et au suicide ses créanciers, humilier avec délectation un aristocrate endetté dont il envie secrètement la naissance. Il ira même jusqu'à ourdir une odieuse machination pour obtenir un titre de noblesse...
    Les affaires sont les affaires, créé en 1903, est une fable implacable sur le pouvoir de l'argent. Une dénonciation sans pitié de la malhonnêteté des hommes politiques, de la presse et de l'Église. Chaque réplique fait mouche, les caractères ont un accent singulier, un frémissement de vie. L'action est intense et saisissante comme dans une tragédie (unité de lieu, d'action et presque de temps).
    Un chef d'oeuvre du début du siècle dernier qui aurait pu être écrit aujourd'hui. Hélas !

  • L'abbé Jules

    Octave Mirbeau

    De son enfance retorse jusqu'au poste de secrétaire d'un vieil évêque qu'il mène à sa guise, en passant par le séminaire où il terrifie ses frustes condisciples échappés des travaux des champs, l'abbé Jules aura fait parler de lui . Jamais en bien.


    Y a-t-il un coeur sous cette soutane ? On hésite .. . Provocateur, mystificateur, blasphémateur, l'abbé est aussi capable de contrition, mais d' une telle franchise, d'une telle violence qu'on la redoute autant que le reste. «T'z'imbéé ... ciles !» éructe-t-il pour peu qu'on le contrarie, grotesque et fulminant, solitaire et pathétique.


    Derrière la charge féroce - contre la Fille aînée de l'Église façon fin XIXe , contre une hypocrite bourgeoisie provincale - , si hénaurme qu'elle déclenche le rire autant qu'elle peut laisser de sombres impressions, une compassion vraie éclaire le roman d'Octave Mirbeau, compassion qui prend toute sa force de sembler involontaire. L'abbé Jules, grand corps gauche doté de trop d'énergie, érotomane et ascète, en est le grand bénéficiaire. Et son génial «T'z'imbéé .. . ciles !» finit par rendre un son des plus fraternels .

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