• Aphorismes

    Karl Kraus

    • Sillage
    • 10 Février 2016

    « La vérité est un domestique maladroit qui casse les assiettes en faisant la vaisselle. »


  • au secours, les tués ! assistez-moi, que je ne sois pas obligé de vivre parmi des hommes qui, par ambition démesurée, ont ordonné que des coeurs cessent de battre, que des mères aient des cheveux blancs ! revenez ! demandez-leur ce qu'ils ont fait de vous ! ce qu'ils ont fait quand vous souffriez par leur faute avant de mourir par leur faute ! cadavres en armes, formez les rangs et hantez leur sommeil.
    avancez ! avance, cher partisan de l'esprit, et réclame-leur ta chère tête ! avance pour leur dire que tu ne veux plus jamais te laisser utiliser pour ça ! et toi là-bas, avec ce visage défiguré à ton dernier instant, lorsque la bête sauvage, l'écume aux lèvres, se précipita sur toi - avance ! ce n'est pas votre mort - c'est votre vie que je veux venger sur ceux qui vous l'ont infligée ! j'ai dessiné les ombres qu'ils sont et qu'ils voulaient transformer en apparence ! je les ai dépecés de leur chair ! mais les pensées nées de leur bêtise, les sentiments nés de leur malignité, je les ai affublés de corps et je les laisse se mouvoir ! si on avait conservé les voix de cette époque, la vérité extérieure aurait démenti la vérité intérieure, et l'oreille n'aurait reconnu ni l'une ni l'autre.
    j'ai sauvegardé la substance, et mon oreille a découvert la résonance des actes, mon oeil le geste des discours, et ma voix, chaque fois qu'elle citait, a retenu la note fondamentale, jusqu'à la fin des jours. les faits mis en scène ici par karl kraus se sont réellement produits ; les conversations les plus invraisemblables ont été tenues mot pour mot ; les inventions les plus criardes sont des citations ; les récits prennent vie sous forme de personnages, les personnages dépérissent sous forme d'éditorial ; la chronique a reçu une bouche qui la profère en monologues, de grandes phrases sont plantées sur deux jambes - bien des hommes n'en ont plus qu'une.
    quiconque a les nerfs fragiles, bien qu'assez solides pour endurer cette époque, qu'il se retire du spectacle.

  • Issu d'une famille juive aisée, Karl Kraus (1874-1936), écrivain autrichien, a été hanté sa vie durant par la décadence de son temps et de l'humanité. Auteur de plusieurs essais il crée avec succès la revue Le Flambeau, laissant un nombre important d'aphorismes. Il prévient qu'un aphorisme n'a pas vocation à être vrai. Un aphorisme doit survoler la vérité et à la limite laisser planer le mystère. Rêvant d'être acteur, Karl Kraus fut apprécié pour ses célèbres lectures publiques.
    Il avait l'art de donner un relief singulier à ses textes par ses inflexions typiquement viennoises afin de faire réagir le public. Parfois pour le faire rire. Aucune traduction n'étant parfaite, celle-ci n'a pas la prétention de l'être. Ayant plusieurs fois assisté, à des lectures relevant très exactement du contexte singulier où fut élaborée et transmise en premier lieu l'oeuvre de Kraus avant puis après la guerre, il me semble avoir conservé à l'oreille une manière de sous-entendu qu'un aphorisme doit porter en dépit de la banalité de son habillage.
    Censeur impitoyable, caractère à la Paul Léautaud, aimant les jeux de mots et l'écriture dénuée de concessions, Karl Kraus avait horreur des journalistes, des hommes politiques, des intellectuels, des historiens et de l'art de son temps qu'il assimilait à un cosmétique. De son point de vue le libéralisme se confond avec l'hédonisme, les juges avec les bourreaux, la haute finance avec les maîtres de la boucherie, la psychanalyse représentant à ses yeux une vaste plaisanterie. Il détestait l'élite et ses plumitifs, se méfiant, en misanthrope, aussi bien des hommes que des femmes. Il prétendait que l'idée que l'on puisse améliorer le destin des peuples est une illusion. Il y a chez Karl Kraus une forme de jouissance à mettre en pièces tout ce que la société porte au pinacle. On s'en apercevra en dégustant ses aphorismes.

  • La nuit venue

    Karl Kraus

    • Ivrea
    • 11 Février 1986
  • L'Optimiste : Mais quand un jour ce sera la paix.
    Le Râleur : . alors la guerre commencera !
    L'Optimiste : Toute guerre s'est cependant conclue par une paix.
    Le Râleur : Pas celle-ci. Elle ne s'est pas déroulée à la surface de la vie mais a dévasté la vie elle-même. Le front a gagné l'arrière. Il y restera. Et l'ancienne mentalité viendra se greffer sur cette vie modifiée, s'il en existe encore une. Le monde sombrera, et l'on n'en saura rien. Tout ce qui existait hier, on l'aura oublié ; ce qui est aujourd'hui, on ne le verra pas ;
    Ce qui sera demain, on ne le craindra pas. On aura oublié qu'on a perdu la guerre, oublié qu'on l'a commencée, oublié qu'on l'a faite. C'est pourquoi elle ne cessera pas.
    « Ce drame, dont la représentation, mesurée en temps terrestre, s'étendrait sur une dizaine de soirées, est conçu pour un théâtre martien. » Ainsi commencent Les Derniers Jours de l'humanité. Nous avons retenu ici l'essentiel des interventions de deux personnages, le Râleur (Kraus lui-même) et l'Optimiste (un loyal patriote autrichien), dont l'opposition rappelle et ferme une action « éclatée en centaines de tableaux ouvrant sur des centaines d'enfers », une action dont l'auteur a arraché le contenu aux cinq années qu'a duré la Première Guerre mondiale : « Années durant lesquelles des personnages d'opérette ont joué la tragédie de l'humanité ».
    La vie de l'écrivain et journaliste viennois Karl Kraus (1874-1936) se confond avec l'inlassable bataille qu'il mena dans sa revue Die Fackel (« Le Flambeau ») contre la corruption de la langue et donc, à ses yeux, de la morale.

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  • Analyse des conditions de l'installation du nazisme dans les esprits, La Troisième Nuit de Walpurgis a été rédigée entre mai et septembre 1933. Livre dense et labyrinthique, il investit tous les registres de la syntaxe et de la grammaire pour débusquer les responsabilités : " Rien à dire sur Hitler ", commence l'enquête de Karl Kraus. mais tant de choses sur les intellectuels de tous bords qui, des plus éminents comme Heidegger à la tribu de la " journaille ", ont accepté sans difficulté et même demandé le sacrifice de l'intellect, préparant librement le terrain à l'ensevelissement de l'humanité.

    " Être en mesure de saisir le mal du monde dans son rebut, percevoir chaque fois sur la surface la plus anodine la fin dernière de l'humanité souffrante, un tel état d'esprit serait-il donc privé de la première possibilité de défense consistant à mettre en lisière l'hypertrophie de ce que déjà il a vu et stigmatisé ? Dans tout le cours de ma non-activité, je me suis servi de la presse - où je suis allé chercher toutes les preuves contre une existence qu'elle a corrompue - et je conserve des centaines de milliers de documents sur sa responsabilité directe ou indirecte : les dernières choses parues, autant capables de donner une image de toute la déformation de l'époque que les commentaires bien mûris en forme de gloses. Mais si je suis parvenu à supporter le cauchemar de cette brûlante actualité faite d'actions et de comptes-rendus, de cette assimilation aux allures de fin dernière qui mêle déclin et renouveau, du plus sanglant succès de l'art oratoire jamais promu au rang d'histoire mondiale - serais-je pour autant à la hauteur de la matière ? Même si elle ne paralysait pas le désir de mise en forme mais lui donnait au contraire des ailes, comment serait-il capable de maîtriser l'abondance de formes de cette troisième nuit de Walpurgis ? Comment l'étonnement ressenti face à ce renouveau qui détruit des concepts de base avec la force élémentaire d'une peste du cerveau (comme si les bombes bactériologiques étaient déjà larguées par les avions les plus modernes) pourrait-il donner du courage à celui qui est sans voix et perçoit ici le visage du monde qui s'est pris au mot ? Alentour rien que stupeur, sidération face à l'envoûtant prodige d'une idée qui consiste à n'en avoir aucune. Face à ce coup de boutoir qui a pris tout droit le chemin n'allant de rien à nulle part. Alentour rien que l'étonnement face au prodige d'une réalité étatique engendrée par l'ivresse jusqu'au dernier paragraphe, avec une économie nationale alimentée par le boycott des Juifs. Je me demande comment une telle présomption ne devrait pas déprimer ce qui reste encore de détermination intellectuelle dans un esprit et n'a pas été totalement laminé par l'épuisement des années de guerre et d'après-guerre. "

  • Paru en 1912, ce volume est le volet central d'un triptyque : précédé de Dires et Contre-dires paru en 1909 (Rivages en 2011) et suivi de Nachts paru en 1918 (non encore traduit). De la femme à l'Église, de l'érudit à l'imbécile, de l'artiste au bourgeois, les traits et les pointes de sa pensée s'attachent à dénoncer le déclin et la décadence de la société et la culture de son temps. La traduction du titre latin révèle cette ambiguïté critique entre universalisme et égocentrisme : Pour ma chapelle et pour le monde. Ce n'est en effet pas un recueil disparate, une simple succession de bons mots mais un véritable traité, parfois difficile : à la fois système du (grand) monde et déconstruction du (petit) monde. Provocant et satiriste jusqu'au bout des mots, il sait être à la fois irritant et enthousiasmant, narcissique et progressiste, injuste et pertinent, comme le fut la Vienne de son époque.

  • " Au secours, les tués ! Assistez-moi, que je ne sois pas obligé de vivre parmi des hommes qui par ambition démesurée ou instinct de survie ont ordonné que des coeurs cessent de battre, que des mères aient des cheveux blancs ! Revenez ! Demandez-leur ce qu'ils ont fait de vous ! Ce qu'ils ont fait quand vous souffriez par leur faute avant de mourir par leur faute ! Quel beau tableau de la persévérance ! Cadavres en armes, protagonistes de la vie mort-née des Habsbourg, formez les rangs et hantez leur sommeil. Arrachez-vous à cette pétrification ! Avancez ! Avance, cher partisan de l'esprit, et réclame-leur ta chère tête ! Avance pour leur dire où tu es et comment c'est là-bas, dis-leur que tu ne voulais plus jamais te laisser utiliser pour ça ! Et toi là-bas, avec ce visage défiguré à ton dernier instant, lorsque sur ordre, la bête sauvage, l'écume aux lèvres, jadis peut-être un homme comme toi, se précipita sur toi dans ta tranchée - avance ! Ce n'est pas votre mort - c'est votre vie que je veux venger sur ceux qui vous l'ont infligée ! J'ai dessiné les ombres qu'ils sont et qu'ils voulaient par esprit de mensonge transformer en apparence ! Je les ai dépecés de leur chair ! Mais les pensées nées de leur bêtise, les sentiments nés de leur malignité, l'effroyable rythme de leur inexistence, je les ai affublés de corps et je les laisse se mouvoir ! Si l'on avait conservé les voix de cette époque dans un phonographe la vérité extérieure aurait démenti la vérité intérieure, et l'oreille n'aurait reconnu ni l'une ni l'autre. Ainsi donc, le temps rend la substance méconnaissable et il pourrait accorder l'amnistie au plus grand crime jamais commis sous le soleil, sous les étoiles. J'ai sauvegardé la substance, et mon oreille a découvert la résonance des actes, mon oeil le geste des discours, et ma voix, chaque fois qu'elle citait, a retenu la note fondamentale, jusqu'à la fin des jours. "

  • La litterature demolie

    Karl Kraus

    • Rivages
    • 15 Avril 1993

    Qu'est-ce qui, venant de karl kraus, m'a imprégné si profondément que je ne suis plus en mesure de le dissocier de ma personne ? il y a d'abord le sentiment de la responsabilité absolue.
    Elle m'apparaissait sous une forme qui confinait à l'obsession et tout ce qui n'y atteignait pas ne semblait pas mériter qu'on y consacrât une vie. même aujourd'hui, cet exemple s'impose à moi avec une telle force que toutes les formulations ultérieures de la même exigence ne peuvent que paraître insuffisantes. ainsi ce concept étriqué d'" engagement " qui était condamné à devenir une banalité et qui, de nos jours, prolifère partout comme une mauvaise herbe.
    C'est comme si, à l'égard des choses les plus importantes, on devait se trouver dans une relation comparable à celle d'un employé avec les choses les plus importantes. la responsabilité véritable est à cent degrés au-dessus, car elle est souveraine et se détermine elle-même. elias canetti.

  • "Quand le siècle porta la main sur soi, il fut cette main", a dit Brecht. Il n'est guère d'affirmation qui tienne à côté de cette constatation, celle qui tient le moins est cette amicale déclaration d'Adolf Loos "Kraus se tient au seuil d'une ère nouvelle." Absolument pas ! Il se tient au seuil du Jugement dernier. De même que les saints écrasés contre le cadre des somptueux tableaux baroques décorant les autels tendent leurs mains en un geste de défense contre le vertigineux raccourci que la perspective impose aux membres des anges, des bienheureux et des damnés planant devant eux, de même Kraus voit-il dans un élément d'une seule nouvelle locale, d'une seule phrase, d'une seule annonce, toute l'histoire universelle fondant sur lui." (Walter Benjamin)

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