Jacques Bouveresse

  • "Les moyens de communication les plus puissants et les plus modernes offrent au mensonge, désormais « mécanisé », des possibilités susceptibles de le rendre à peu près irrésistible. Les mots sont plus que jamais capables de se transformer en armes meurtrières, au pouvoir de destruction quasiment illimité. Pendant les années de la guerre, les plumes ont été trempées dans le sang, et les épées dans l'encre." Des "Derniers Jours de l'humanité" (1922) à "Troisième nuit de Walpurgis" (1933), l'écrivain et satiriste autrichien Karl Kraus n'a cessé de démonter les techniques visant à s'emparer des esprits pour écraser et détruire l'humanité. Le philosophe Jacques Bouveresse revient ici à ses analyses pour les confronter au monde actuel. Une propagande fondée sur l'émotion et la destruction de l'intellect, par laquelle on augmente la tolérance du peuple au mensonge et à la brutalité, accuse ses adversaires des atrocités qu'on commet, et fait croire ses électeurs à une revanche sociale qui n'est en réalité rien d'autre qu'une destruction de la démocratie : voilà qui n'est pas sans résonances avec le comportement de certains dirigeants contemporains.

  • La demande philosophique est la version intégrale de la leçon inaugurale de la chaire de philosophie du langage et de la connaissance du Collège de France, prononcée par Jacques Bouveresse le 6 octobre 1995. Manifeste et programme de ce que serait une philosophie sans paillettes et porteuse de sens.

    Ajouter au panier
    En stock
  • À côté de l'abus de pouvoir « scientiste », il en existe un (le « littérarisme ») qui consiste à croire que ce que dit la science ne devient intéressant et profond qu'une fois retranscrit dans un langage littéraire et utilisé de façon « métaphorique », un terme qui semble autoriser et excuser presque tout.

    Au lieu d'un « droit à la métaphore », on devrait parler plutôt d'un droit d'exploiter sans précaution ni restriction les analogies les plus douteuses, qui semble être une des maladies de la culture littéraire et philosophique contemporaine.

  • Au métaphysicien dont la condition se réduit, selon Carnap, à celle d'un « musicien sans talent musical », Valéry aimerait voir substituer le philosophe dans le rôle, ouvertement assumé, du sportif de l'esprit entraîné et aguerri. Un sport d'une certaine sorte, qui exige un entraînement constant et intensif de l'« animal intellectuel », qu'il faut accepter de comparer aujourd'hui à la philosophie elle-même si on veut pouvoir lui trouver un avenir.
    On peut toutefois se demander si ce à quoi Valéry souhaitait finalement le plus voir la philosophie s'efforcer de ressembler était plutôt un art ou un sport. Il faut probablement songer ici à un exercice qui, comme c'est le cas par exemple de la danse et de la nage, puisse être les deux en même temps : « Philosophie «sportive» sans illusion - le nageur, le danseur, qui ne vont nulle part. » Mais il y a une différence importante entre celui qui cherche dans la philosophie quelque chose comme un plaisir ou une émotion de nature esthétique, qui peuvent être éprouvés de façon plus ou moins passive, et celui qui pratique la philosophie de façon essentiellement active comme un exercice relevant d'une sorte de « sport de l'esprit » et dont, même s'il ne mène nulle part en particulier, on peut sortir mieux équipé, mieux préparé et fortifié du point de vue intellectuel.

  • Paru pour le première fois en 1991, et traduit dans plusieurs langues, ce livre de Jacques Bouveresse examine dans le détail les lectures wittgensteiniennes de la théorie de Freud.«En rassemblant la plupart des remarques de Wittgenstein sur Freud, de nombreux passages caractéristiques de Freud lui-même et une bonne part de citations de la littérature secondaire sur le sujet, Bouveresse a rendu un fier service à ceux qui s'intéressent à l'oeuvre de Wittgenstein» (Ray Monk, Nature).

    Ajouter au panier
    En stock
  • La plupart des expressions typiques de Foucault dans lesquelles le mot « vérité » intervient comme complément - « production de la vérité », « histoire de la vérité », « politique de la vérité », « jeux de vérité », etc. - reposent sur une confusion peut-être délibérée entre deux choses que Frege considérait comme essentiel de distinguer : l'être-vrai et le tenir-pour-vrai. Or peu de philosophes ont insisté avec autant de fermeté que Nietzsche sur cette différence radicale qui existe entre ce qui est vrai et ce qui est cru vrai : « La vérité et la croyance que quelque chose est vrai : deux univers d'intérêts tout à fait séparés l'un de l'autre, presque des univers opposés ; on arrive à l'un et à l'autre par des chemins fondamentalement différents », écrit-il dans L'Antéchrist. Foucault, alors qu'il n'a jamais traité que des mécanismes, des lois et des conditions historiques et sociales de production de l'assentiment et de la croyance, en a tiré abusivement des conclusions concernant la vérité elle-même.
    Sur la vérité, l'objectivité, la connaissance et la science, il est trop facilement admis aujourd'hui - le plus souvent sans discussion - que Foucault aurait changé la pensée et nos catégories. Mais il y a dans ses cours trop de confusions conceptuelles entre vérité, connaissance et pouvoir, trop de questions élémentaires laissées en blanc - et, tout simplement, trop de non-sens pour qu'on doive se rallier à pareille opinion. Quant au nietzschéisme professé par Foucault, il repose sur une lecture trop étroite, qui ne résiste pas à une confrontation attentive avec les textes, notamment ceux du Nietzsche de la maturité.
    À l'écart aussi bien des panégyriques que des verdicts idéologiques, le philosophe Jacques Bouveresse, professeur au Collège de France, lit Nietzsche et Foucault à la hauteur où ils doivent être lus : avec les mêmes exigences intellectuelles qu'il applique à Wittgenstein et à Musil, et une libre ironie qu'il fait sienne plus que jamais.

  • Depuis quelques années, une nouvelle forme de défense de la religion est apparue : elle ne fait pas tant l'apologie d'une religion particulière que du religieux qui, comme tel, serait un besoin fondamental des individus et des sociétés ; elle émane d'intellectuels qui souvent ne s'affichent pas eux-mêmes comme des croyants (Debray, Vattimo). C'est en réalité, chez le philosophe américain William James, il y a un siècle, que ces idées ont été exprimées pour la première fois et d'une manière remarquablement élaborée. C'est cette version pragmatiste de la défense de la religion qu'examine ici Jacques Bouveresse, en la confrontant à ses précurseurs (Renan) et surtout à ses critiques rationalistes (Russell et Freud notamment): y a-t-il de bonnes raisons de défendre la religion ? Est-il rationnel d'avoir des croyances dont nous ne pouvons pas rendre raison ? La croyance est-elle avant tout l'affaire du coeur et de la volonté ou bien la raison et l'intellect doivent-ils y avoir leur part ? Toutes les croyances religieuses sont-elles respectables du seul fait d'être crues oe
    Bouveresse complète son enquête par un examen de l'idéal religieux de Wittgenstein - la religion sans prêtre ni dogme -, et par une discussion du problème de la croyance en la science à partir des pensées ironiques et soupçonneuses de Nietzsche et de Musil.

  • La prise de conscience des effets négatifs ou même franchement destructeurs du progrès scientifique et technique incite aujourd'hui de plus en plus à se demander si la connaissance, au sens moderne du terme, était bien la meilleure option possible pour nos sociétés.
    La réhabilitation de la sagesse contre le savoir et des traditions contre la raison a cessé d'être un thème que l'on pourrait considérer comme relevant exclusivement de la pensée conservatrice ou réactionnaire. la fin de la croyance au " progrès " est un des indices qui signifient que nous sommes entrés dans ce que certains appellent l'époque " postmoderne ". mais le postmodernisme, qui tente de donner une réponse à la question de la légitimité sans recourir aux justifications contenues dans les " grands récits " de la modernité, ne propose guère, dans le meilleur des cas, comme solution qu'une sorte de surenchère ultramoderniste, qui laisse la question à peu près entière.
    Le passage à la postmodernité, s'il est réellement en train de s'effectuer, implique naturellement une redéfinition plus ou moins radicale de la nature, des tâches et des objectifs de la philosophie. la question qui se pose inévitablement est celle-ci : dans quelle mesure une époque postmoderne doit-elle également consentir (en dépit des tentatives de sauvetage plus ou moins convaincantes des postmodernistes) à se considérer et à se reconnaître comme postphilosophique, au sens strict du terme ?.

  • Wittgenstein appartient incontestablement à la catégorie des philosophes pour lesquels la tâche de la philosophie est plutôt de comprendre le monde que de le transformer.
    Comme il le dit et le répète, la philosophie laisse en principe toutes choses (en particulier, nos pratiques établies) dans l'état oú elle les trouve. il n'y a probablement pas de domaine oú cette théorie semble plus directement contredite par sa pratique que la philosophie des mathématiques. comment peut-il critiquer aussi radicalement le platonisme mathématique et en même temps refuser d'accepter les restrictions que le constructivisme tente d'introduire dans les mathématiques, se rapprocher sur certains points autant de l'intuitionnisme et récuser néanmoins explicitement le programme réformiste que brouwer voudrait imposer ? l'explication est probablement à chercher dans l'idée de l'autonomie de la grammaire et de la souveraineté de la pratique, dont les règles n'ont pas besoin du genre de justification que les partisans de l'orthodoxie croient détenir et dont les révisionnistes invoquent l'absence pour exiger des changements plus ou moins radicaux.
    C'est avant tout l'antijustificationnisme conséquent de wittgenstein qui lui interdit d'envisager un changement de logique ou un bouleversement de nos pratiques mathématiques motivés par des considérations (principalement) philosophiques.

  • Pour wittgenstein, l'importance de la philosophie est celle du langage lui-même, de sa place dans nos vies, de son emprise sur nos façons de penser et d'agir.
    Comme il l'a écrit un jour, " le langage est tout " et c'est à leur lien intime avec le langage que les problèmes philosophiques doivent leur spécificité, leur profondeur et leur difficulté. derrière ces problèmes, il n'y a généralement rien d'autre que de la confusion et du brouillard linguistique. mais encore faut-il accepter de faire ce qui est nécessaire pour les dissiper. qualifier de " non-sens " la plupart des choses que disent les philosophes ne résout évidemment aucun problème.
    Le trajet de la philosophie consiste à passer d'un non-sens caché à un non-sens manifeste, en surmontant, pour y parvenir, des résistances d'un type spécial. ce que dit wittgenstein sur la façon dont un problème philosophique peut être posé et résolu ne constitue pas une incitation à la paresse (anti-) philosophique, mais à un travail d'une difficulté particulière et dont le résultat n'est en aucune façon garanti.

  • « Karl Kraus a inlassablement attaqué un mal auquel nous sommes exposés plus que jamais : la manipulation par le discours, le mensonge et la corruption de la langue, signe de la corruption de la pensée et du sentiment. Contre cette agression, il a forgé des armes terriblement efficaces et montré comment s'en servir. Son oeuvre reste, comme le dit Elias Canetti, une « école de résistance ».
    C'est à bien des égards notre époque, plutôt que réellement la sienne, que les descriptions et les polémiques de Kraus donnent l'impression de viser. Comme il le craignait, les exagérations d'hier sont si vite dépassées par les réalités d'aujourd'hui que la tâche du satiriste en devient de plus en plus problématique. La satire ne fait souvent qu'anticiper et annoncer ce qui fera demain l'objet d'un reportage dans les médias : elle a le sentiment d'essayer désespérément d'empêcher la réalité de lui donner raison.
    Ce livre a été écrit pour montrer au lecteur d'aujourd'hui, sur quelques exemples précis, à quel point nous avons besoin en permanence - et en ce moment probablement plus que jamais - d'armes comme celles que Kraus nous a laissées. »

    En philosophe qui pratique l'oeuvre de Karl Kraus (1874-1936) depuis près d'un demi-siècle, Jacques Bouveresse éclaire ici le sens de sa pensée et de ses actions - ses conceptions sur le langage et la culture, ses choix et engagements politiques, son regard visionnaire sur la société moderne -, en s'appuyant sur les travaux les plus récents consacrés à l'auteur des Derniers Jours de l'humanité et de Troisième nuit de Walpurgis.

  • Wittgenstein n'a jamais dissimulé son antipathie pour la civilisation contemporaine.
    Mais, à la différence de beaucoup d'autres, il n'a jamais essayé d'en tirer une philosophie. il est difficile de trouver un philosophe qui l'ait été davantage que lui dans ses relations avec une époque que, de son propre aveu, il n'aimait pas et dans laquelle, en tout cas, il ne se sentait pas chez lui. l'attitude de wittgenstein à l'égard du monde contemporain a consisté à éviter la perte de temps et d'énergie que représente le pathos de la protestation, de la dénonciation et de la déploration, dans lequel donnent si volontiers les intellectuels d'aujourd'hui, et à s'accommoder avec le maximum de sobriété et d'efficacité des conditions qui lui étaient imposées pour la tâche qu'il estimait avoir à remplir.
    On peut dire que son hostilité au monde d'aujourd'hui s'est manifestée avant tout dans un besoin de simplification systématique et dans la volonté de ne s'attacher, dans tous les aspects de l'existence, qu'au très petit nombre de choses qu'il considérait réellement comme essentielles.

  • Ce sixième volume des Essais de Jacques Bouveresse est consacré aux philosophes du Cercle de Vienne (1924-1936).
    Par sa proximité avec les bouleversements de la science contemporaine (naissance de la logique moderne, théorie de la relativité, psychologie expérimentale), par l'articulation nouvelle qu'il propose entre les pouvoirs de la raison et les enseignements de l'expérience, par son insertion dans la modernité culturelle et dans le mouvement d'émancipation sociale et politique, le positivisme (ou empirisme) logique est, dans la philosophie européenne du XXe siècle, le courant qui a porté le plus loin l'héritage des Lumières.
    Les cinq essais réunis dans le présent volume ont été écrits entre 1971 et 2011. On y trouvera à la fois une présentation claire des concepts centraux des positivistes logiques, un éclairage neuf (nourri de la recherche historique la plus récente) sur le contexte culturel et politique de la formation de leurs idées (notamment celles de Rudolf Carnap), et une évaluation philosophique de quelques-unes de leurs thèses et de leurs enjeux.

  • Écrits entre 1978 et 2000, ces huit essais brossent un tableau historique et critique de la philosophie française contemporaine. Moraliste du monde philosophique, Jacques Bouveresse montre qu'à travers la fluctuation des modes - du " tout politique " au " tout éthique " - continue de régner sur notre vie intellectuelle, de l'académie aux avant-gardes, une conception héroïque et sacralisante de la philosophie jugée particulièrement mystificatrice. Ce livre sera un précieux vade-mecum pour tous ceux qui veulent pratiquer la philosophie avec rigueur et honnêteté.

  • Robert Musil (1880-1942) a fait, sur le calcul des probabilités et les applications à la fois prometteuses et hasardeuses que l'on était tenté depuis longtemps d'en faire à l'étude des phénomènes moraux, sociaux et politiques, des lectures détaillées et approfondies dont on trouve des traces nombreuses et importantes dans L'Homme sans qualités.
    Le triomphe du mode de pensée statistique et l'avènement de ce qu'on pourrait appeler " l'homme statistique ", qui tendent à rendre les individus, les idées et les événements presque complètement interchangeables et à peu près indifférents pour ce qui est du résultat global que l'on peut escompter, constituent un aspect essentiel de la difficulté qu'éprouve l'homme d'aujourd'hui à se percevoir encore comme une personne privée et de la crise que traverse l'individualisme de type traditionnel, dont Musil pense que la phase héroïque est en train de s'achever.
    Il n'est pas exagéré de dire que le possible et le probable constituent les deux notions centrales autour desquelles Musil a ordonné sa philosophie du devenir de l'humanité et sa conception de l'histoire. La tâche de l'écrivain et de l'artiste, tels qu'il les conçoit, est de faire surgir de nouvelles possibilités ; mais ils doivent savoir en même temps que ce qui se réalise est finalement toujours le plus probable, ce qui explique l'impression que donne l'histoire de se répéter toujours de la même façon et de suivre un chemin qui ne mène à aucune destination et ne correspond à aucun progrès qui nous en rapproche de façon perceptible.
    Puisque l'histoire humaine n'est pas, selon Musil, celle du génie, mais celle de l'homme moyen, la question qui se pose à l'écrivain est de savoir comment il peut espérer se faire comprendre de la moyenne et transformer la fatalité apparente que représentent le retour inévitable du système qu'il s'efforce de transformer à un état moyen et le rétablissement assuré du règne de la moyenne en une chance authentique pour l'humanité.

  • Wittgenstein a souligné à maintes reprises que la distinction intérieure-extérieur ne l'intéressait pas, et précisé que c'était une manière de dire que la philosophie n'a rien à voir avec la psychologie. Mais, en caractérisant la philosophie comme une recherche conceptuelle ou « grammaticale », il a, de façon plus générale, rejeté comme non pertinentes pour ce dont il est question dans le travail du philosophe toutes les philosophies de la conscience et du sujet. Même les concepts qui décrivent ou donnent l'impression de décrire des expériences internes privées comme ceux de « douleur », « vision », « sensation », « pensée », « compréhension », etc., doivent être caractérisés avant tout par la manière dont ils entrent dans des jeux de langage publics que nous jouons les uns avec les autres. Les jeux de langage - qui prennent en un certain sens la place du transcendantal - constituent le « phénomène premier », ce qui est toujours déjà là et doit être accepté. Vouloir remonter au-delà, comme le font à la fois les philosophies du fondement et celles de la déconstruction radicale, c'est ne pas vouloir « commencer au commencement » et caresser finalement le rêve (qui n'est pas propre aux empiristes) de « ce son inarticulé par lequel certains auteurs aimeraient bien commencer la philosophie ».

  • Les postmodernes ont érigé la littérature en une sorte de genre suprême, dont la philosophie et la science ne seraient que des espèces.
    Chacune des trois disciplines aurait aussi peu de rapport avec la vérité que les autres ; chacune se préoccuperait uniquement d'inventer de bonnes histoires, que nous honorons parfois du titre de " vérités " uniquement pour signifier qu'elles nous aident à résoudre les problèmes que nous avons avec le monde et avec les autres hommes. une des conséquences les plus remarquables de cette conception a été de détourner l'attention de la question cruciale : pourquoi avons-nous besoin de la littérature, en plus de la science et de la philosophie, pour nous aider à résoudre certains de nos problèmes ? et qu'est-ce qui fait exactement la spécificité de la littérature, considérée comme une voie d'accès, qui ne pourrait être remplacée par aucune autre, à la connaissance et à la vérité ?

  • Bourdieu aurait sûrement dérangé un peu moins son époque s'il s'était contenté d'assumer le rôle qui est prévu pour les gens comme lui : celui de l'homme de science - détenteur d'un savoir qui était, dans son cas, énorme et parfois écrasant -, que la position d'exception qu'il occupe protège contre le contact avec les réalités et les modes de pensée " vulgaires ".
    Mais il ne l'a justement pas voulu et il est curieux qu'on lui ait reproché, parce qu'il était un des intellectuels les plus prestigieux et, du point de vue social, les plus privilégiés de notre temps, d'avoir réussi à rester en même temps aussi proche des gens les plus ordinaires. c'est justement, en grande partie, à cause de l'identité de nos réactions sur la façon dont la raison savante devrait traiter le " sens commun " et les " gens du commun " que nous avons, lui et moi, sympathisé spontanément depuis le début.
    Bourdieu a dit qu'il ne s'était " jamais vraiment senti justifié d'exister en tant qu'intellectuel ". et, à la différence de beaucoup d'autres, il n'a pas seulement essayé, mais également réussi à exister autrement.

  • Karl kraus (1874-1936) a publié à vienne, depuis le début du mois d'avril 1899 jusqu'en février 1936, une revue satirique intitulée die fackel (le flambeau), dont il était au départ seulement l'éditeur-responsable et dont il est devenu à partir de 1912 le seul auteur.
    Pendant toutes ces années, les satires et les polémiques, parfois féroces, de kraus ont visé essentiellement la presse, qu'il considérait comme responsable de la corruption en autriche. a ses yeux, la presse, en particulier libérale, n'est qu'un auxiliaire dévoué et indispensable dans le système du marché universel qui est en train de s'instaurer. et la corruption du langage, à laquelle elle contribue de façon essentielle, est indissolublement liée à la corruption morale elle-même, dont elle constitue le symbole par excellence.
    Il n'est pas exagéré de dire que kraus a fourni la première critique des médias et des systèmes de communication moderne qui soit réellement à la hauteur du phénomène. jacques bouveresse analyse minutieusement cette critique du journalisme, pour en montrer la pertinence et la modernité.

empty