Hélène Cixous

  • « J'écris avec deux chats à mes côtés. Puissé-je ne jamais les trahir : c'est plus que moi-même que je trahirais, c'est le meilleur de l'humain. » « L'enfer, je sais ce que c'est. C'est le paradis où le chien est trahi. » Dans ce texte magnifique, la grande autrice Hélène Cixous évoque son rapport aux animaux à travers des histoires personnelles, le chien de son enfance en Algérie ou ses chats pris dans un incendie. Et elle raconte comment ces animaux lui apprennent que la vie est cruelle et que nous n'avons pas d'autre arme que d'essayer d'imaginer, de penser. Les animaux peuvent donner la force d'essayer d'être libre, même si ce goût de la liberté ne se perçoit que lorsqu'on en manque.

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  • Ans le plus beau et le plus riche quartier d'Osnabru¨ck, en BasseSaxe, au centre-ville, rue de la Vieille-Synagogue, il y a un espace rasé entre deux élégantes demeures, on passe devant sans les voir. Les Ruines. C'est ici. La réserve de la mémoire et de l'oubli déposée derrière des grillages. Sur le grillage à hauteur de nos yeux quatre panneaux de cuivre poli font le même récit chiffré daté du 9 novembre 1938, panneaux étincelants, tablettes d'une nuit épouvante, qui a pris sa place d'horreur dans la longue et riche chronique de la fameuse ville fondée en 780 par Karl der Große, dit Charlemagne de l'autre côté. Ici on entretient les cendres. Ici tous les royaumes de l'Europe ont signé en 1648 le traité de Westphalie, la fin de cette guerre de trente ans qui a laissé traîner dans les rues des millions de fantômes d'assassinés, ici en 1928 sans perdre un instant notre belle ville est nazie, en 1938 elle a mis le feu à ses juifs, comme hier elle mettait le feu à ses sorcières, ici notre phénix tout de suite après la haine s'est réveillé dévoué à la Paix et l'hospitalité pour une petite éternité. Ruines, élégantes, soignées, bien rangées, êtesvous dedans, êtes-vous dehors, êtes-vous libres ?
    Derrière le grillage, une haute collection de grosses pierres, des moellons toilettés. Ce sont les os de la Vieille Synagogue (en vérité elle était jeune et belle, dans sa trentième année) qui restent après l'incinération. Os bien rangés. La morte fait son possible pour être aussi bien tenue que ses voisines de la haute. Ce quartier, chambre secrète, coffre d'Osnabru¨ck, je ne l'avais jamais vu. Pas envie, jusqu'à ce jour, d'aller aux ruines. Suivons la rue. On arrive rapidement à la Bockturm, la tour est fraîche comme au temps où on y torturait savamment les prisonniers, elle servait de greffe aux aveux. Prison embaumée. Ma mère aussi, la sage-femme, a été jetée en prison. Mais voilà la surprise : ce n'est pas à Osnabru¨ck qu'elle a accompli ce destin, mais à Alger, dans la célèbre prison de Barberousse, inoubliable théâtre de tant d'exécutions capitales. Finalement il y a toujours une saison en prison dans nos histoires, finalement c'est toujours la prison ou la valise. (H. C.)

  • Le travail théorique et critique d'Hélène Cixous, plus connue par son oeuvre de fiction et pour le théâtre, a surtout été élaboré publiquement au séminaire qu'elle donne annuellement depuis près d'une cinquantaine d'années. Aussi ce séminaire appartient-il à l'époque "glorieuse" de la pensée française, aux côtés des séminaires de Jacques Derrida, Michel Foucault, Jacques Lacan ou Roland Barthes, mais, à la différence de ceux-ci, celui d'Hélène Cixous était resté inédit jusqu'à aujourd 'hui.
    Son séminaire se caractérise par le fait qu'il associe étroitement la littérature et la pensée : la voix d'Hélène Cixous, forte et séduisante, nous entraîne dans une lecture très personnelle de la grande littérature occidentale (nous y rencontrons Eschyle, Balzac, Dostoïevski, Freud, Joyce, Kafka et surtout Proust, mais aussi l'Odyssée et l'Ancien Testament, parmi bien d'autres oeuvres), jointe à la philosophie, puisque la lecture s'ouvre à l'interprétation du monde.
    Lettres de fuite regroupe trois ans de séminaire, de la rentrée 2001 (après le Il septembre, qui a changé nos vies et le monde que nous connaissions) à juin 2004 (date du dernier dialogue public avec Jacques Derrida, avec qui Hélène Cixous entretient une conversation permanente). Le séminaire fait une place essentielle au désir, à l'amour et à la sexualité, des thèmes universels, mais il est aussi toujours attentif à ce qui se passe sur la scène du monde.
    Ce volume possède ainsi une unité thématique autour de la perte, la mort et la guerre - mais aussi de l'amour, la beauté et la vie. Lettres de fuite est donc un hommage aux "puissances autres" de la littérature. Hélène Cixous conclut : "Dans sa fragilité, dans son côté désarmé, la littérature est absolument indispensable".

  • C'est le quatrième livre qui me ramène à Osnabrück la ville de ma famille maternelle. Je cherche. Je cherche à comprendre pourquoi Omi ma grand-mère s'y trouvait encore en novembre 1938. Ainsi que ses frères et soeurs. Cela faisait pourtant des années que les Monstres occupaient le ciel allemand et proféraient des menaces de mort à l'égard des juifs, mais Omi continuait à penser qu'elle était allemande même après avoir été déclarée nonaryenne, même quand la langue allemande a formé de nouveaux abcès antijuifs tous les mois. Certes son mari était bien mort pour l'Allemagne en 1916 mais quand même Dans la rue le banc est interdit aux juifs.
    Quel courage lui faut-il pour rester dans la ville qui brûle les siens tandis que K. le grand ogre nazi passe en ricanant devant notre grand magasin boycotté, ou peut-être quelle terreur ? Ou peut-être la voix de l'angoisse est-elle plus forte que celle de sa fille, Eve ma mère qui a pris la porte définitivement dès 1933 ?
    Aucune explication.
    Je ne comprends pas pourquoi je ne comprends pas.
    Il y a tant de sortes de juifs qui ne savent plus qui ils sont. Il y en a qui partent, mais pas assez loin, comme s'ils avaient peur de perdre - quoi ? Il y a des juifs-qui-ne-partent-pas. Eri la petite soeur d'Eve ma mère est partie dès 1933 quand les piscines lui ont été interdites. Mais Siegfried est resté. Les Nussbaum aussi. Il y en a qui ont voulu partir quand on ne pouvait plus partir. Il y en a qui sont revenus se perdre. Qu'es-ce qui te ferait partir ? me demandé-je. Et vous, qu'est-ce qui vous ferait partir ? On ne peut pas dire qu'Omi soit partie finalement.
    Elle ne m'a jamais parlé de la Nuit de Cristal. Il y avait de quoi être éclairée pourtant.
    Comme je n'arrive pas à rentrer à l'intérieur de ma grand-mère je me décide à entrer dans la Nuit Décisive par l'intérieur de Siegfried K., un ami de ma mère. Il a 25 ans, il vient d'arracher son doctorat de médecine, la Grande Synagogue lui brûle devant la figure, le voilà naufragé à Buchenwald, pour l'inauguration par les Premiers Déportés. Je le suis.
    Il ne sait pas ce qui lui arrive. C'est nouveau. Ça vient d'ouvrir. Ce n'est pas terminé. Buchenwald est à côté de Weimar. Weimar, c'était Goethe. Siegfried est un modeste Robinson juif aktionné en 1938. Avant, je ne savais pas ce que c'était, un juif aktionné. Suivons Siegfried dans la fameuse Nuit Nazie aux mille Incendies, prologue au temps de l'Anéantissement. J'aimerais tant pouvoir lui demander pourquoi, comment, il est encore là

  • Aller à Osnabrück c'est comme aller à Jérusalem, c'est trouver et perdre. C'est exhumer des secrets, ressusciter des morts, donner la parole aux muets. Et c'est perdre la liberté absolue d'être juif ou juive ou de ne pas l'être à volonté, liberté dont je jouis conditionnellement.
    Lorsque Omi ma grandmère est sortie d'Allemagne en 38 et nous a rejoints à Oran, quand un juif ne pouvait plus s'échapper sauf par une chance rare de l'Histoire, les Récits d'Osnabrück ont commencé. On croit communément que le grand Malheur s'est abattu en 1933 mais c'est une erreur à l'usage des manuels d'Histoire. Déjà en 1928 l'antisémitisme ordinaire était devenu nazi et extraordinaire. Et la mort était le maître de la Ville.
    Si tu vas à Osnabrück comme à Jérusalem, derrière le rideau de la Grande Histoire mondialisée, tu entr'apercevras d'innombrables grandes petites tragédies singulières, qui se sont gardées au secret dans les quartiers de cette ville qui fut glorieuse par Charlemagne, infâme sous le règne du NSDAP, et relevée aujourd'hui en courageuse Ville de la Paix, et militante des droits de l'Homme.
    Si tu vas à Osnabrück, me dit le Secret, passe dans la Grande Rue, devant la fameuse Horlogerie-Bijouterie, à cent mètres de la maison Jonas, celle de ta famille, et regarde dans les vitrines. Peut-être y verras-tu trembler au fond de la mémoire une planche de photos épinglées, papillons spectraux, images de tous les gens qui osaient entrer chez des commerçants Jude, dans les années noires. Peut-être pas. C'est ici, sous les fenêtres de la maison Jonas, qu'Omi regardait les rues et les places se remplir à craquer d'une foule ivre de haine, et les bannières du Reich qui lui donnaient l'éclat d'un opéra terrible montaient jusqu'à son balcon. Le ciel au-dessus de Rolandstrasse était rouge du bûcher de la Synagogue.
    On ne sait pas. On croit savoir. On ne sait pas qu'on ne sait pas. L'Histoire en (se) faisant la lumière fait aussi l'aveuglement. J'étais aveugle et je ne le savais pas. Mais un pressentiment me murmurait : va à Osnabrück comme à Jérusalem et demande aux murs de la ville et aux pavés des trottoirs ce qui t'est caché.
    Tout le temps où Eve ma mère était en vie j'ai souhaité aller à Osnabrück, la ville de la famille maternelle de ma mère, les Jonas. Berceau et tombe, ville de la prospérité et de l'extinction.
    - C'est pas intéressant, dit ma mère. Pas la peine.
    - Allons-y, dis-je. - On a été, dit ma mère.
    On a été. Maintenant, on n'est plus.
    Alors, maintenant qu'elles ne sont plus, Eve, Eri, Omi, . maintenant qu'il n'y a plus personne, et que la mémoire cherche où, en qui, se réfugier, maintenant qu'il est trop tard, à toi d'aller, me dit le destin, gardien des mystères généalogiques.
    La taille d'une ville est un instrument du destin. Osnabrück n'offre pas aux condamnés les maigres chances de survie que le vaste Berlin compliqué accorde. Ici, la ville toute entière est une simple souricière. Le petit peuple des souris n'a aucune chance. Nul ne s'échappe. Ni la famille Nussbaum. Ni la famille van Pels. Ni la famille Remarque. Ni la famille Jonas. Ni.
    Je demande à Omi pourquoi elle n'a pas filé en 1930 avec ses filles. Et en 1933 ? Et en 1935 ? Naturellement elle ne répond pas. Quand Omi demande à son frère Andreas : qu'attends-tu dans Osnabrück, que fais-tu en 1941, et jusqu'au train de 1942 ?, une voix remue dans les pavés, c'est Andreas qui murmure, j'attends la mort à la Gare d'Osnabrück. Ne touchez pas à mes cendres.
    Dans les rues les voix fantômes timides taillées dans le Silence soufflent : descends chez les Cendres derrière le Rideau.
    Je suis allée derrière le rideau, réclamer mon héritage de tragédies au secret. Et on me l'a donné. On : les Archives de la Terreur, gardées, ordonnées, par la Mairie et ses Bibliothèques.
    J'ai suivi les traces de Job piétiné et écorché vif en allemand.
    Hélène Cixous

  • Ce livre a déjà été écrit par ma mère jusqu'à la dernière ligne. Tandis que je le recopie voilà qu'il s'écrit autrement, s'éloigne malgré moi de la nudité maternelle, perd de la sainteté, et nous n'y pouvons rien.
    Je décide d'incruster dans cette construction qui désobéit à maman des feuillets tirés de sa sainte simplicité. Le livre par excellence serait plein de livres et de ces photos magiques que l'on voit s'animer sous le regard d'un lecteur passionné, il s'ouvrirait sur des villes qui donneraient sur d'autres villes où ma mère aura séjourné. La plupart du temps on voit ma mère accrochée à moi d'une part et à sa canne de l'autre. Elle a le visage levé vers moi, elle me consulte d'un regard brillant, je lui souris et elle me croit. Je suis son père maternel.
    Et si elle avait été aussi grande que moi? Ou plus grande?
    J'ai trois cahiers dont Ève est la reine, la ruine, l'héroïne. Ma mère les a semés afin que je ne meure pas de sa fin pendant le premier désert.
    Ève n'a jamais rien fait exprès. Elle accorde. Elle laisse faire. Elle est la grâce même.
    Ces cahiers ont l'utilité qui est la vertu de ma mère Ils n'ont pas d'autre souci que d'accompagner les voyageurs et d'aider à mieux trépasser Quand maman me lancinait de février à mai, me disant continuellement aidemoiaidemoiaidemoi, des centaines de fois par jour, quand allongée dans sa barque elle me requérait, penchée sur elle, au plus étroit, après avoir abaissé les barreaux du lit de métal je disais avec une intensité égale à la sienne, « dis-moi ce que tu veux que je fasse pour toi, je le ferai ». Et elle : « Rien. » J'ai fait ces Riens. Les voici.

  • - Puisque tu as mal partout dans la poitrine, et de sombres pressentiments, ne va pas au combat, diffère, suis les indications des augures, quand nous sentons que la fin est proche, reculons, nous recommandait notre fidèle ami Horatio. Vous vous en souvenez ?
    - Me retirer ? Jamais de la vie ! We defy augury ! Être, dit Hamlet, c'est défier l'augure. Je suis, donc j'irai. Il nous faut bien vivre, cette fois c'est décidé. Nous mortels, c'est-à-dire vivants, ne sommes-nous pas toujours tout près du Paradis, c'est-à-dire bien prêts dans un premier temps à le perdre, afin, dans un deuxième temps d'en voir la résurrection ? dit ce Livre. « The Readiness is all », Shakespeare est ici d'accord avec Montaigne.
    C'est cette danse avec l'Augure que répète ce Livre. Le voici tout peuplé de co-mourants, de revenants et redevenants splendides, de commémourants, de personnages aimés relevés des néants, venus de tous les mondes et les continents, accourant d'un siècle à l'autre, de l'Allemagne à l'Afrique du Sud à l'Amérique du Sud, des Suds aux Nords et inversement, défiant l'oubli, se tirant de l'effacement, Avertissements, présages, souvenirs des catastrophes, signes, pressentiments, songes, ont beau jeu de se multiplier comme les étoiles à Manhattan que l'on voit mieux du 107ème étage du World Trade Center que de Ground Zero, nous sommes faits pour reprendre la vie là où elle a été interrompue.

    Je le vois, ce livre est l'incarnation de notre sort mouvementé. C'est un assemblage de gouffres et de fêtes. Il a vingt fois le souffle coupé, il enjambe abîmes et ruptures, tombe sous les terres ou devient demain aérien.
    Il m'arrive de deviner, derrière l'influence cachée de ma mère et son génie de la digression, la présence fatidique ineffaçable de l'immense famille Jonas, depuis le premier périple à bord de la baleine, jusqu'aux Jonas de Bacharach et, par suite de fuite, d'Osnabrück, ces gens qui se déplacent en quelques heures ou lignes dans dix villes différentes.
    Où sommes-nous aujourd'hui ? En 2001, et aussitôt en 1791. Quel plaisir de simultaner ! C'est le don magique qui est le lot de ceux qui sont expulsés toutes les deux générations d'un lieu natal. Tout est perdu !? Revenons au Paradis, invite le Livre. C'est l'heure de retrouver les Tours et les disparus, les capitales et les villages. Pas de mélancolie ! Ça ressuscite intact. C'est revenir qui est le Paradis.
    Mes livres sont des villes où demeurent des morts fées. Tous mes poètes sont morts. Tous les morts vivent encore dans ces villes qu'ils enchantaient hier. Des fantômes ? dit ma fille. Des gardiens du Temps, dis-je.

  • Les deux textes réédités ici pour la première fois ensemble sont sans doute les écrits les plus célèbres d'Hélène Cixous : publiés en 1975, mais inaccessibles en français depuis plusieurs décennies, Le Rire de la Méduse et Sorties ont fait le tour du monde. Traduits très vite en anglais, ensuite dans des dizaines d'autres langues, ils sont devenus des classiques de la théorie des genres (gender theory), et ont fait de leur auteur l'une des chefs de file du « New French Feminism ». Ces textes qui annoncent une nouvelle approche de la vieille question de la différence sexuelle ont eu une nombreuse descendance, surtout dans leur diaspora extra-francophone, dans tous les champs de recherches qui sont issus du féminisme et de la lutte des femmes des années 1970 : women's studies, gender studies, queer theory. Ils figurent dans un grand nombre d'anthologies, et ils sont incontournables dans les programmes des cursus universitaires touchant aux problématiques théoriques et politiques de la sexualité et de la différence sexuelle.
    L'« événement » inouï que représenta et que continue à représenter ce double texte, dans de nouveaux espaces ou dans de nouvelles générations de lecteurs, provient de sa combinaison inédite et merveilleusement réussie de la réflexion philosophique, de l'écriture poétique et du manifeste politique. En France, ce texte parut à un moment où le mouvement « féministe » était en pleine effervescence. Hélène Cixous en faisait déjà partie, autant par ses écrits antérieurs que par son activité politique surtout au sein de l'Université. On sait qu'après avoir fondé en 1968 la structure enseignante de l'Université de Paris-VIII, elle y avait créé en 1974 le premier Doctorat en Études féminines d'Europe. Cependant, Le Rire de la Méduse parlait une autre langue et adoptait des positions bien plus révolutionnaires que les textes féministes qui le précédèrent, l'entourèrent ou même le suivirent. Son inclusion dans un numéro de la revue L'Arc élaboré par Catherine Clément et consacré à Simone de Beauvoir rend un son presque ironique, étant donné la distance qui sépare l'écriture et les positions d'Hélène Cixous de l'auteur objet de cet hommage.
    Le Rire de la Méduse prend bien sûr la défense des « femmes » à un moment où, comme Cixous elle-même l'a maintes fois rappelé, il fallait se prononcer haut et fort contre les structures patriarcales qui les opprimaient - bien que, dès le début, le texte nous prévienne contre l'existence d'une « femme générale, une femme type ». Ici, Hélène Cixous déconstruit deux « mythes » qui ont défini la féminité de façon négative tout au long de l'histoire. Le premier est celui qui qualifie la femme de « continent noir », laissant entendre qu'elle doit être pénétrée, colonisée, pour être connue et cartographiée, pour apprivoiser sa différence comme celle de tous les autres sujets hors norme. Freud va jusqu'à affirmer que la femme et sa sexualité sont une « énigme ». Le Rire de la Méduse déclare que « Le «Continent noir» n'est ni noir ni blanc ni inexplorable ». Il s'attaque ensuite au second faux mythe, celui de la femme fatale représentée par la figure mythologique de Méduse : « Il suffit qu'on regarde la méduse en face pour la voir : et elle n'est pas mortelle. Elle est belle et elle rit ».
    Le Rire de la Méduse parle à la première personne du pluriel et s'adresse aux « femmes », mais cela ne signifie pas que son discours exclut les « hommes ». En fait, et c'est l'originalité majeure du texte, sous ces dénominations Cixous ne se réfère pas aux deux sexes dans un sens biologique : elle souligne que les différences sexuelles, toujours au pluriel puisqu'elles sont multiples - il ne s'agit surtout pas simplement d'une opposition binaire -, traversent tous les individus, dans un mouvement perpétuel. La libération, autant pour les « hommes » que pour les « femmes », ne peut donc venir que de la déconstruction des structures phallogocentriques. Et cela ne peut se faire que grâce à l'écriture, qui est dite « féminine », c'est-à-dire inappropriable, expatriée, quand « elle se sauve » comme le dit Hélène Cixous, quand elle échappe à ces structures prépondérantes dans la pensée et la culture, que l'auteur s'appelle Jean (Genet) ou Marguerite (Duras). Le Rire de la Méduse nous invite puissamment à lirécrire - selon le beau néologisme créé plus tard par Cixous - « pour se forger l'arme antilogos », libérant ainsi notre pensée de même que notre corps (« Texte, mon corps » est une de ses belles phrases).

    Marta Segarra

  • Osnabrück

    Hélène Cixous

    « Il est déjà parti depuis longtemps ce livre, depuis Osnabrück, Hanovre, la ville du Traité de Westphalie (1648) et de ma famille Jonas (1840-1942), il parcourt le mystère des temps sur les quatre continents qui supportent l'histoire de ma mère et l'intéressent également, au départ il devait remonter ma mère en tous les sens depuis les sources des sources jusqu'à l'embouchure de la rue Saint-Gothard, en respectant son cours multiple et renversant, car c'est bien elle de sembler finir par commencer ou pour commencer ne pas finir jamais. » H.C.

    Osnabrück c'est l'épopée d'Ève, la mère d'Hélène, la mère-jeune fille. C'est aussi le livre de toute mère pour la fille, le livre de la fille autour de la mère, ma terre qui brille et menace de disparaître.

  • Le prénom de Dieu

    Hélène Cixous

    C'est avec Le Prénom de Dieu, son premier ouvrage publié en 1967, qu'Hélène Cixous, alors âgée de trente ans, a commencé de constituer année après année une oeuvre littéraire qui compte aujourd'hui plus de quatre vingts titres. Jeune agrégée d'anglais, Cixous prépare aussi à cette époque sa thèse sur Joyce et l'exil poétique, soutenue en 1968, et publiée la même année sous le titre L'Exil de James Joyce ou l'art du remplacement (Grasset, 1968).
    Cette thèse lui ouvrira la porte d'une carrière universitaire à l'université de Paris VIII Saint-Denis Vincennes dont elle devient une des fondatrices dès la création du Centre universitaire expérimental de Vincennes à l'automne 1968.
    Le Prénom de Dieu est un recueil de nouvelles qui inaugure une recherche d'un autre ordre, non plus dans le domaine de l'essai mais dans celui de la fiction. Son écriture est exigeante, lumineuse et hermétique à la fois, et invente un ton nouveau, une musique singulière. Les récits laissent entrevoir un monde où les personnages, souvent mystérieux, paraissent autant des moyens de réfléchir à l'écriture même qu'à la relation de l'être humain à sa propre psyché comme à son inscription dans un univers existentiel et métaphysique. « Tout a une fin; c'est le commencement qui est rare. », écrit le narrateur dans ce livre fondateur à maints égards.
    Deux ans plus tard Hélène Cixous reçoit le Prix Médicis en 1969 pour son livre Dedans, qui la fait connaître d'un plus large public et prolonge cette quête personnelle qui se poursuit année après année depuis plus de cinquante ans aujourd'hui.

  • Cette histoire de Norodom Sihanouk et du Cambodge de 1955 à 1979 est un chant d'amour pour le peuple khmer. Le prince Sihanouk vit sur la Terre comme sur une scène de théâtre. Il prend le monde entier à parti. Il se montre tel qu'il est. Et il montre les autres tels qu'ils sont. Il a fait sienne la maxime shakespearienne : « Le monde entier est un théâtre. » Cette nouvelle édition du drame historique et poétique mis en scène par Ariane Mnouchkine en 1985 est accompagnée de notes de répétitions, de croquis d'instruments et de scénographie, ainsi que du CD de la musique de Jean-Jacques Lemêtre.


    Voici que l'Histoire doit devenir Théâtre. Dans le passage d'un genre à l'autre, la vérité (historique ici) ne change pas. Ce qui change, c'est le rythme. Créer pour le théâtre, c'est d'abord se soumettre à l'agence. Le livre peut attendre la lecture : il a l'éternité. Mais le théâtre n'a que le temps du spectacle. Le présent, seulement le présent. Alors il faut écrire à l'immédiat. On voit le livre s'écouler comme un fleuve, la pièce de théâtre se dresser et se presser comme une succession de batailles. Il faut gagner... du temps. Pour une pièce historique, le travail du théâtre doit être semblable au travail du rêve : nos épopées de rêve durent cinq minutes, grâce à la condensation et au déplacement. On a seulement le temps de jouer " à la vie, à la mort ".

  • Ce texte enregistré en lecture publique le 24 novembre 1991, au théâtre de La Métaphore à Lille, est paru dans la Bibliothèque des voix, dans une lecture à trois voix de Nicole Garcia, Christèle Wurmser et Daniel Mesguich.

    « Le goût du mot assassin dur et doux dans la bouche, il faut pouvoir le dire, le goûter On pourrait le sertir, le monter comme une pierre À l'anneau de la main, Comment en est-on venu à le traiter Comme un mot étranger ? L'assassin L'accessoire essentiel du théâtre, l'as de nos tragédies Pourrais-tu m'expliquer ce tour de passe-passe Au théâtre, l'être humain est un assassin En réalité l'assassin s'appelle être humain Je me demande pourquoi nous appelons théâtre le théâtre seulement, mais pas la vie Et saurais-tu me dire pourquoi nous craignons tant de voir ce que nous ne craignons pas de faire Le crime commence au petit déjeuner Entre les tartines les poignards, le soir Nous étouffons le meilleur de nous Sous un oreiller, je ne sais pas combien d'enfants. » H. C.

  • « Brunhild Rien n'a jamais eu lieu en réalité. Il y eut un rêve.
    Le rêve a transpercé la vie Aujourd'hui je me retire de cette scène, avec ma blessure inconnue pour histoire.
    J'ai adoré, je ne sais pas qui j'ai adoré Nous adorons. Un dieu quelconque nous arrache le coeur et le mange. Nous sommes la viande qui rêve.
    Je me suis avancée dans la nuit des passions Et je n'ai pas trouvé la porte Le miroir qui me souriait s'est brisé. Je suis sans visage.
    Non, je ne vous fais pas de confidence Je suis en train d'accepter. C'est tout.
    Mon retrait ne va pas interrompre la création.
    Tous nous disparaissons.
    Les Dieux ont vécu ici trois cents millions d'années.
    Soudain le ciel tombe. Tous disparus.
    Les chevaux à huit pattes, les géants, les nains, disparus Seuls les poissons ont survécu.
    Après notre disparition, vous aussi vous survivrez Cette histoire va continuer.
    Oubliez-moi. Vous m'avez oubliée ? Ils m'ont oubliée ?
    Snorri Sturluson Oui. » H. C.

  • Les Naufragés du Fol Espoir (Aurores) est une création collective du Théâtre du Soleil, mi-écrite par Hélène Cixous, et librement inspiré du roman posthume de Jules Verne Les Naufragés du Jonathan (1897), (publié sous le titre En Magellanie, « Folio » Gallimard, 1999). Ce spectacle se joue actuellement à la Cartoucherie et donne lieu à une édition du texte.

    Très beau livre-objet, sous forme de scénario, Les Naufragés du Fol Espoir (Aurores) entremêle textes, croquis, partitions musicales, et autres délicieuses surprises.

    Nous sommes en 1914, à la veille de l'assassinat de Jaurès. Nous sommes à l'étage de la guinguette de Félix Courage, qui prête gracieusement le lieu et son personnel au cinéaste socialiste Jean LaPalette. Nous sommes sur le lieu de tournage d'un film, projet utopiste et nécessaire, et nous embarquons, avec ses protagonistes, sur le Fol Espoir en 1895. Un radeau des espérances qui nous mène tout au long de son voyage au plus près des grands thèmes historiques qui ont construit le xxe siècle : la montée du socialisme, l'impérialisme anglais et son colonialisme en Amérique du Sud qui ont favorisé l'extinction des ethnies, les enjeux du capitalisme, la question du pacifisme, l'ébauche d'un contrat social avorté, le droit des femmes. « Ça tourne » dans un mouvement de ballet, voiles au vent, sur les mers glacées du Sud, tous ayant pour projet de fonder un ordre nouveau : « Ni dictature, ni anarchie, mais gestion mutuelle. La Liberté comme base, l'Égalité comme moyen, la Fraternité comme but. » Un spectacle et un texte épiques pour restituer les espoirs dont le XXe siècle d'avant la Grande Guerre était porteur.

  • Un vrai jardin

    Hélène Cixous

    « Je pénétrai sans méfiance, c'était un vrai jardin ; dès la grille on voyait que la terre existait. Puis la grille se ferma doucement et l'on était dans le jardin. Dehors et assez loin, les gens allaient à la guerre. Quelques bombes tombaient et secouaient la toile de tente. Il y avait longtemps qu'on ne l'appelait plus le ciel parce que d'ici-bas on le voyait se déchirer et s'effranger au-dessus des murs. La terre sentait bon. J'avais un nom. La ville avait un nom, et tout le monde en avait un sauf le jardin qui s'appelait seulement le jardin parce qu'il n'y en avait qu'un. » H.C.

  • Un jour des agneaux apprennent à leur corps défendant que leurs bergers étaient des loups. Blessés, ils agonisent. Mais ceci n'est pas une fable... Ces événements tragiques se sont produits entre 3500 avant J.-C. et l'année 1993. Par la suite sont arrivés, dans la réalité, des faits qui leur ressemblaient. « Et si ce crime étrange et monstrueux était justement né de notre époque ? Justement des nombreuses injustices et injustesses enchevêtrées de notre propre temps ? N'est-il pas le symptôme de la nouvelle maladie du royaume ? » (Hélène Cixous) La nouvelle édition de cette pièce créée en 1993 par Ariane Mnouchkine comporte une nouvelle préface, des notes de répétition, et est accompagnée du DVD du film D'après « La Ville parjure » de Catherine Vilpoux, qui, en confrontant certaines scènes du spectacle à différentes traces de l'actualité, a voulu rappeler toute la brutalité des faits qui avaient inspiré ce travail.

  • Ce livre est un chapitre du Livre-que-je-n'écris-pas. Il est le premier à s'être présenté mais, à la fin, il ne sera pas le chapitre un, j'en suis presque sûre, il n'y aura pas, entre tous les chapitres, de chapitre plus premier qu'un autre.
    Il y a un livre que j'ai appelé Le-livre-que-je-n'écris-pas, dont je rêve depuis plus de trente ans. Il est le maître, le double, le prophète, presque le messie de tous les livres que j'écris à son appel. Ce livre me précède et me résume. Il rassemble toutes mes vies et tous mes volumes. Il me hante et me guide.
    J'en ai souvent parlé à mes amis. Vous savez. Il fut toujours mon livre promis et donc désiré et désespéré, l'ombre devant tous mes pas. Je suis moi-même l'ombre de mon ombre. Il fallut à Stendhal se changer en un Henry Brulard pour écrire sa My Life, sa Ma Vie, en recueillant des morceaux de la vie d'Henry Beyle. On ne peut écrire le Livre My Life qu'en se détachant en pièces et se reliant en riant.
    De ce livre Jacques Derrida me disait : celui que tu n'écris pas s'écrit autrement. J'aurais voulu le voir, un jour, avant de mourir. J'y renonçai. Je n'ai jamais voulu que lui, je n'ai jamais renoncé qu'à lui. Il ne m'a jamais quittée. Il fut comme un immortel qui n'aurait jamais connu de naissance. Et je n'ai jamais vu son visage de face. J'aperçois son éclat voilé, son dos indéchiffrable, debout sur l'étagère du ciel, sa silhouette élégante, tout à fait étrangère et familière, de revenant du futur. J'ai toujours imaginé qu'il viendrait, naturellement. Quand ? Après l'ensemble de toutes mes morts ? Juste avant, ou juste après, la dernière de mes morts.
    Il m'aura donc toujours manqué les yeux pour le voir, les yeux voyants, vivants, capables de regarder en face sans larmoyer tous les visages du Visage de dieu-le-tout, autrement nommé My Life. (On comprend pourquoi Stendhal se présentant pour Beyle ne pensait " sa " " vie " que comme son étrangère) Le Livre qui me contenait, moi et mes vies, était avec moi, devant moi, au-delà de moi, marchant comme une colonne diffuse, indistincte, plus moi-même que moi, comme une âme toute puissante privée d'enveloppe, une lettre trop nue, que j'aurais presque pu lire, mais autrement.
    Ces ans-ci, je ne l'attendais plus. Je me faisais une résignation. C'est alors.
    C'est toujours alors, et seulement quand on a traversé le désespoir, qui ne cesse d'espérer, et que l'on a atteint le calme, que l'Inattendu absolu arrive. Alors :
    Ce livre-ci s'est présenté, d'un seul coup, " un beau matin ", entièrement écrit, flottant juste devant la fenêtre de mon bureau, clairement constitué, comme un rêve sorti à terme de la tête d'un rêve. Je l'ai rapidement recopié, sans le quitter des yeux, en conservant scrupuleusement ses indications, ses rythmes, ses moments de silence. Je l'ai trouvé. Tel que vous le voyez.
    C'est un pétale du Livre-que-je-n'écris-pas. Un pétale. Détaché du tout de la fleur du Livre. Los, comme le dirait ma mère en sa langue allemande. Los : détaché. C'est-à-dire : arrivant : mobile : autonome : destinal. L'instant d'une vie. Un instant est toujours un présent.
    Ce n'est pas un récit. C'est un aujourd'hui même, quelles que soient sa date, son action, sa durée. C'est une synchronie. Un instantané symphonique : il se passe ici-et-maintenant, à toute vitesse. À sa condensation, à ses sursauts, à son éternelle jeunesse, à son allure précipitée de revenant de la mémoire, on pourrait le prendre pour un rêve. Il est entièrement vrai.
    Carlos est entièrement vrai. Est un instant.
    Tout instant est également le présent.
    C'est un pétale détaché de la fleur de ma vie.
    Une fois détaché, il reste, magnifique, en soi.
    Le détachement a eu lieu par accident. Le livre-chapitre-pétale, a été arraché à la fleur par le violent coup d'une mort.
    En vérité, il doit sa mise en liberté littéraire littéralement à la mort. La vie que donne la mort, ou plutôt qu'elle rend, cette vie née de la mort, ce serait la littérature ?
    Si Carlos n'était pas mort brusquement, mort de mort soudaine, emporté d'une heure à l'autre dans le fleuve du temps, celui qui est écoulement, il ne se serait peut-être jamais retrouvé vivant dans le monde des pétales de livre.
    Soudain, ce matin-là, j'ai vu l'univers du Livre-que-je-n'écris-pas : c'est une infinité de présents. Il est structuré comme une fleur.
    Dans cette fleur les pétales sont des pages non numérotées.
    Le pétale est aussi une fleur. Il est à la fois une page qui fait partie d'un tout structuré et en même temps il est un individu détachable, une fleur de la fleur.
    Le chapitre Los est une feuille non numérotée du Livre-que-je-n'écris-pas. Il n'y a pas d'ordre dans les feuilles de My Life. Elles sont reliées mais pas par un fil linéaire. Ce sont de vraies feuilles.

    Mon éditeur me demande si je sais déjà quels seront les prochains chapitres. J'en aperçois quelques-uns, par la fenêtre, dis-je. Plusieurs sont presque détachés. Qu'ils vivent déjà, je le sens. Un coup de vent, pas moi, décidera, bientôt.

  • Partie

    Hélène Cixous

    « Partie est une mythologie-fiction :
    Il sera une fois Plus-je, être surgi hors généalogie, déjoueur de toute propriété, composé de plus d'un tout, un peu plus féminin que masculin peut-être. Il s'élance, à partir de lui-même, au-delà de tout, à la recherche de son Infinie, jusqu'à Si je, son autre-même, l'être un peu plus féminine que masculine. Et l'un de l'autre, de se laisser multiplier par la différence de l'autre, en jouant, jouissant, se ressourçant sans cesse, sans cesser d'être plus-que-moi, de la différence sexuelle. Ainsi, l'une vers l'autre, se jette à travers pages, de pas-je en pas-je, hors texte, hors pair, hors pères, hors corps, hors loi, se je-te. [...] Si cette histoire est possible, c'est que déjà quelque chose d'impossible ici maintenant est possible. Si Partie se lit, c'est par-delà toute censure. » H.C.

  • Opéra représenté au festival d'Avignon en 1978.

    « Le drame qui se joue ici pourrait être une version du mythe d'oedipe. En fait il déplace radicalement l'inceste fils-mère, l'accidentel qui est au corps du mythe, pour faire apparaître essentiellement l'énigme de l'invivable de la relation entre homme et femme : « oedipe » « Jocaste » ne sont jamais que les prénoms occasionnels de tout homme toujours fils de toute femme jamais femme. Ce qui fonde l'invivable du couple c'est la duplicité de la structure qui veut qu'un homme soit toujours adultère : « le couple » cache un tiers là où l'homme a toujours en réalité deux objets d'amour. Et ce n'est pas la femme-épouse, appropriée, incorporée, qui est son principal objet, mais sa propre image idéale, lui-même dans l'autre qui le regarde comme il veut être vu, grand et bon à ses propres yeux, vénéré (par l'autre, maîtresse, ici : la Ville-fille). Que veut un homme ? Toujours fils-père, être aimé de la mère, jouir lui-même dans la fille. »

  • Neutre

    Hélène Cixous

    « Neutre est ne-uter, sujet sans la limite d'un sexe ou l'autre, d'un genre ou l'autre, ni l'un ni l'autre, ni le ni l'un - ni l'autre, singulier pluriel, à la façon du phénix : c'est une phénixie. Théâtre de la double métaphore du phénix et de l'écriture, il brûle ses planches. Son histoire est celle du phénix, sa parure celle, aux couleurs fabuleuses, de l'oiseau unique. Il prend feu de ses cendres. Au coucher du texte se lèvent tous les autres textes. Nid d'écritures, Neutre est un foyer de fictions. Cendres, il se disperse. Flamme, il se condense. » H.C.

  • Créée à Paris, le 26 février 1976 au Théâtre d'Orsay, mise en scène de Simone Benmussa, Portrait de Dora a été montée à Vienne en 1978.

    La Prise de l'école de Madhubaï a été créée en décembre 1983 au Théâtre de l'Europe, mise en scène de Michelle Marquais.

    « Il fut d'abord une fois, il y a trois mille ans et pour toujours, Sakuntala, fille des filles, femme de toutes les femmes, mère délicieuse du Théâtre. Elle naquit en sanscrit sous la plume de l'immense Kalidasa. Son histoire se passe dans l'Inde du Nord, au bord du Gange. [...] Il y eut une autre fois en 1899 à Vienne, une jeune fille de 18 ans appelée Dora. De son combat mythique avec les hommes et les démons naquit la psychanalyse, parente déguisée du Théâtre. Quand je la rencontrai, je la reconnus aussitôt. C'est qu'elle était ce qui restait de Sakuntala, après des millénaires de scènes entre pères, filles, amants et destinées. Elle était aussi un peu moi et un peu toute femme... » H. C.

  • Ici, c'est un homme qui est habité par une jeune fille, venue de la misère du Nord-Est brésilien, à Rio, où elle mourra. « Je jure que ce livre est écrit sans mots. C'est une photographie muette. Ce livre est un silence. Ce livre est une question », écrit-il. Et il est tout occupé d'elle : écrire sa vie, sa mort doit le délivrer, lui qui a échappé au sort sans futur qu'elle subit. Il l'aime, comme on aime ce qu'on a craint de devenir...
    S'il avoue être le personnage le plus important des sept que comporte son histoire, il ne dit rien de celui dont la présence s'impose progressivement dans ces pages ; la mort qui efface le feu scintillant et fugace de "L'Heure de l'étoile", l'heure à laquelle celle qui meurt devient, pour un instant, l'étoile de sa propre vie, désormais réalisée.

  • Ce livret est le shadow book du Chapitre Los (2013). Son témoin et son double. Quand j'eus fini d'écrire-déposer, semer, le Chapitre Los, j'étais en feu, je venais de me vaincre et d'être ressuscitée, je crus dormir enfin, sur ce arrive en urgence, télégraphiquement, ce petit livre, le livret du Chapitre Los : je dois l'écrire. Ce petit livre a force de loi. Une force douce, à laquelle on ne peut et ne veut échapper.
    J'étais étonnée : il était déjalà. C'était même un déjalà. Et comme c'est le cas pour tout déjalà on ne le remarque pas, subitement, d'un instant à l'autre il fait apparition. C'est l'éclaireur et l'ombre.

  • Il n'y a pas beaucoup d'artistes qui me coupent le souffle, me renversent d'effroi, ou de rire, m'atteignent et me délogent, d'un coup de mot ou de vision. Il y a Shakespeare, Thomas Bernhard, le Dostoïevski du crime, ceux-là peuvent m'épouvanter comme le médecin de campagne de Kafka ou Saint Julien l'Hospitalier ivre du sang des cerfs, et je leur porte une admiration révérente: quelle force il faut pour, d'une image, transpercer l'habitude, la distraction, l'insensibilité, le bouclier du quotidien et se ficher dans la gorge de l'âme ensommeillée!
    Adel Abdessemed est de ces renversants. Il peut me mettre en fuite et me ravir.
    On n'a jamais vu quelqu'un d'aussi joyeusement funambule. Il provoque l'abîme. Il regarde en face le soleil de la cruauté.
    Adel est arrivé dans mon existence comme un de mes chats, ou comme le dernier enfant.
    Je dis: « enfant ». Car il n'y a pas, dans cette arrivance, de distinction de sexe.
    Comme Adel est encore dans la force de l'âge de l'Enfance (lui l'appellerait l'.Âge d'Or) « en réalité », on pourrait se demander si l'Enfance, qui est l'âge de l'art, plus tard viendrait à quelque assagissement atténuant. Mais non, Adel a reçu pour lot la chance de l'Enfance. Il sera de plus en plus enfant.
    Sa phrase-devise: « Je suis innocent ». Une phrase qui perdrait son innocence si elle n'était pas la fanfare même de l'Enfance. Parole d'enfant. Parole du Promeneur Solitaire.
    Il faut vraiment être improbablement, incontestablement, « innocent » pour affirmer « Je suis innocent », sans être menacé de déni et d'aveuglement. Il faut avoir la puissance indemne de ce bébé surnaturel qui m'est confié en rêve et dont les exploits sont mythologiques. Il a l'air de sortir du ventre du ciel, la tête la première. Et au lieu d'un cri, il pousse un grand rire.
    Adel a fùé à l'avenir, avant que les filets auxquels l'artiste veut échapper se soient refermés sur lui, avant que la religion, le nationalisme, les autorités et institutions, ne l'aient capturé, il a refait le même trajet que l'artiste joycien se tirant d'Irland par air, mer, terre, pour aller faire oeuvre ailleurs.
    À quoi reconnaît-on un artiste? À son art du départ. Il ne se pose que le temps de dessiner, sur son atelierrocher, puis sitôt la fécondation opérée, il reprend les airs. À Adel il a été accordé la force et la chance du savoirpartir avant la pétrification, avant la paralysie, avant la glaciation des pulsions. Se-tirer-de-Batna, comme le pluvier joycien se tire de Dublin dans UlYsses. C'est son premier acte de souveraineté, sa première signature.
    Plus tard il devient le poète compassionné des fugitifs. Ces peuples qui sont prêts à mourir sur une barque trouée pour s'arracher au bagne natal, ces cargaisons d'âmes qui sont décidées à risquer la mort pour s'évader de la mort, il a été destiné à s'en faire le chantre au charbon.
    Un jour il aperçoit l'embarcation « Fatalité » chargée de sacs poubelles: la métamorphose des êtres humains en déchets s'effectue sous son regard prophétique.
    Heureux l'artiste heureux qui ne perd pas de vue le malheur.
    Il eSt capable de mettre le feu à la poussière. Il vole la vie à la mort.
    Ce livre est un partage de feu entre Adel et moi.

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