Seuil

  • Chantal Thomas raconte sa formation intellectuelle et l'acquisition de son indépendance (par rapport à sa famille et au milieu de son enfance), d'une manière très singulière, puisqu'elle a choisi de tout raconter à partir de son rapport aux cafés : les endroits où à la fin de son adolescence elle se réfugiait pour parler avec ses amis et avoir l'illusion d'entrer dans l'âge adulte, sont devenus rapidement des lieux de prédilection et de liberté. Le livre commence de nos jours dans un des cafés de Nice où elle observe les habitués et les inconnus, et savoure, elle-même, le fait d'être une inconnue pour les autres. Puis elle évoque successivement les cafés du Sud-Ouest (Arcachon où elle a été lycéenne et Bordeaux où elle a été étudiante en philsophie) et ceux de Paris (qui coïncident à la fois à sa formation philosophique et aux commencements de sa vie d'adulte, ses amours, ses amitiés passionnées, ses premières épreuves dont l'épisode bouleversant de son avortement). Chaque café est reconstitué dans sa particularité, dans son temps aussi (la fin des années soixante et le début des années soixante-dix). Ce sont aussi les années Barthes. Le livre peut également apparaître comme un hommage à Roland Barthes, à sa culture et à sa liberté, à son inventivité, à sa conception très rare du séminaire, de l'amitié, du plaisir. C'est le premier livre délibérément autobiographique de Chantal Thomas que nous publions. Elle a déjà évoqué tel ou tel épisode de sa vie dans d'autres textes (L'île flottante, Comment supporter sa liberté, Chemins de sable), mais c'est la première fois qu'elle lie aussi étroitement la réflexion intellectuelle et la mémoire personnelle, tout en inventant une forme narrative très originale, par cette succession de lieux symboliques, mais très réels que sont les cafés français.

  • Contenu du livre. Ce sont les frères Piccolo (un peintre et un poète, Casimiro et Lucio), amis intimes de la famille Lampedusa, qui ont laissé dans leurs papiers ces lettres imaginaires que l'auteur du Guépard leur a toutefois effectivement envoyées entre 1925 et 1930. Lampedusa (né en 1896 et mort en 1957) avait donc moins de trente ans. Ces textes facétieux et poétiques (signés le « Monstre ») révèlent de l'écrivain sicilien une facette inattendue, dans l'humour caustique, dans la verve. Moins inattendues sont son extrême érudition et sa curiosité. La grande découverte qu'apporte cette publication (le livre a paru en Italie en décembre 2006, c'est-à-dire près d'un demi-siècle après sa mort) est que Lampedusa n'est pas un écrivain de la maturité, mais que dès sa jeunesse, il avait une vocation littéraire profonde. On doit lire ces lettres comme un tableau de la Sicile, et de Palerme en particulier, à travers l'Europe : l'écrivain, en effet, feint d'être une sorte de Candide ou plutôt d'auteur des lettres persanes de Montesquieu qui décrit, pour des amis restés en Sicile, Londres, Paris, puis l'Allemagne, la Suisse et la Russie. Mais les références culturelles sont nombreuses : Proust qui vient de mourir, Dickens, Chesterton sont en quelque sorte les modèles plus ou moins conscients de cette série de portraits, situés dans le milieu des ambassades, mais aussi dans des milieux intellectuels ou populaires. La lecture très vivante annonce déjà le ton de certains passages du Guépard et l'on sent dans ces lettres un tempérament à la fois ironique et
    désabusé et une grande poésie. La Sicile, on l'a souvent dit, est nourrie du xviiie siècle : aussi est-ce essentiellement aux écrivains anglais du « Grand Tour » que l'on pense. C'est également un document exceptionnel sur la période du début du fascisme et de celle qui annonce la montée du nazisme en Allemagne. Lampedusa était alors un aristocrate curieux, mais il était loin d'être antifasciste. Les comptes-rendus d'exposition ou les descriptions architecturales sont également très intéressantes : il ne s'agit jamais de simples analyses objectives, mais il y a, outre l'érudition, un esprit sarcastique, provoquant, avec d'innombrables plaisanteries et allusions à des personnages en vue (éclairées dans les notes) de la société palermitane.

    En quelques mots. On sent combien Lampedusa s'est nourri de culture anglo-saxonne (Kipling, Wilde). C'est un livre qui aurait eu sa place naturelle dans la bibliothèque idéale de Borges, pour donner une idée générale de ce type d'ouvrage qui ne doit pas être lu comme une simple correspondance, mais plutôt comme une sorte de témoignage poétique et reconstruit, un peu aussi du type de la collection « Temps retrouvé » au Mercure.

    L'auteur. Giuseppe Tomasi di Lampedusa (1896-1957) est l'auteur du Guépard.

  • Le livre (al-kitab)

    Adonis

    ali ahmad saïd esber, dit adonis, est né, le 1er janvier 1930, à qassabine, en syrie. son oeuvre poétique est publiée dans de nombreuses langues. en français, elle est notamment disponible chez gallimard, actes sud, et au mercure de france.

  • D'origine juive polonaise, enfant pendant la guerre, l'auteure raconte dans le détail sa survie, à la campagne, dans les familles qui l'ont accueillie et dans les institutions qui lui ont permis de continuer sa scolarité. Aux analyses sur la guerre et la déportation, ou le monde yiddish, se mêlent des réflexions sur la France.
    « Un jour de la guerre d'Algérie, en 1958, une fin d'après-midi, je descendais la rue des Trois-Bornes où j'étais maîtresse d'école maternelle. Je m'étais attardée dans ma classe après la sortie des enfants. La rue était quasiment vide. À l'angle de l'avenue Parmentier, j'ai vu des hommes, les épaules basses, sans regard, des Algériens bousculés dans des fourgons par des policiers. Les rares passants, eux aussi sans regard. Sur le quartier, un silence lourd, sans rumeur. J'ai reconnu ce silence. Je l'avais entendu l'été 1941 quand des agents de police à pied, à bicyclette, arrêtaient des hommes qui débouchaient sur la place de la République. Depuis le square du terre-plein, je voyais ceux qu'on arrêtait, à qui on faisait montrer leurs papiers. Certains repartaient, les autres, on les obligeait à grimper dans des autobus des Transports parisiens en stationnement. Ceux-là me faisaient penser aux hommes internés avec mon père à Pithiviers. » Brukhèlè est nommée d'un « prénom républicain » lorsqu'elle naît en France, de parents juifs polonais. La guerre lui enlèvera son père, assassiné à Auschwitz, mais lui permettra de survivre avec sa mère. C'est un récit sans haine et sans ressentiment, avec le souci de retrouver la vérité de ces moments tragiques et de comprendre ce qui les a rendus possibles.

  • Tombe

    Hélène Cixous

    Quand j'écrivais Tombe en 1970 je voulais relever une tombe, et relever d'une mort vénéneuse. Je voulais désenfouir un secret et je l'enfouissais sous un texte. Je travaillais sans arrêt, je fouissais, Tombe faisait un travail de taupe. Curieusement l'écureuil, dans certains cas, fait aussi un travail de taupe. Ainsi l'Écureuil de Tombe, citoyen américain par ailleurs, (j'en parlerai plus bas) est à moitié souterrien. Tombe voulait sortir vivant quand même d'un séjour aux Enfers et ne trouvait pas la sortie. La porte d'entrée refuse la sortie. Il faut trouver une autre porte. Tombe avait dû commencer à se frayer un texte sous le texte dès 1964 aux USA. Je voyais bien les textes se bosseler devant mes pages. Jusqu'au jour où il y eut une déchirure dans mes vies par où Tombe put lever. Mais seulement ce Tombe ou cette tombe. Ce n'est pas cela. Je voulais écrire un livre, ma langue a fourché, Tombe est né de cette fourche. Né fourchu. Double. Avec la mort en tiers. Tombe appartient dans mon oeuvre en général à l'espèce des Livres qui se sauvent, dès que je cherche à écrire ce livre, il détale devant moi. C'est peut-être moi qui fuis. Entre nous il y a fuite. Tombe pressent, préécrit le livre qui le hante, sans le savoir. Veille. Attend. Sans que je sache. Attend trente ans. En 2001 la scène de Tombe s'ouvre sur Manhattan,LettresdelaPréhistoire. Les Enfers ont longtemps voyagé.Hélène Cixous est née à Oran en Algérie. Elle publie L'exil de James Joyce ou l'art du remplacement (Grasset, 1968) et l'année suivante Dedans (Grasset, 1969, Prix Médicis). Son oeuvre comporte une cinquantaine de titres (Grasset, Gallimard, Seuil, Des femmes et Galilée). Ses pièces ont été mises en scène par A. Mnouchkine et D. Mesguich.

  • " Pendant les douze premières années de ma vie active, il m'a été donné d'écouter se raconter, mais aussi de voir dans leur vie quotidienne une cinquantaine de personnes par jour.
    De tous métiers, milieux, cultures et origines. je n'ai depuis cessé d'interroger l'humain, avec une curiosité inlassable pour la grandeur comme pour l'abjection de l'homme et un étonnement inchangé face à la diversité de ses compétences comme à l'étendue de ses impotences et à la profondeur parfois insondable de sa bêtise. Mais de toutes les activités humaines, c'est la création artistique, ses motifs et processus, et bien sûr l'oeuvre qui en est le fruit, qui me semble toujours la plus bouleversante, la plus énigmatique.
    C'est elle ici que j'interroge. je l'interroge par le biais de la littérature qui est le moyen de ma propre activité artistique, mais aussi celui dont je dispose pour entrer en intelligence avec les oeuvres d'art, littéraires, musicales, picturales qui nous auront été léguées. "

  • " Sa présence me donnait la sensation d'un feu glacé. Ses gestes étaient aussi pleins, aussi calculés, aussi précis que ses phrases. Le passage de l'action à l'immobilité se faisait chez lui de manière si insensible et si leste que l'une et l'autre se superposent encore aujourd'hui, dans mon souvenir. Je revois sa main légèrement levée – la gitane instable entre l'index et le majeur, et sa fumée flottante sur ses longs ongles jaunes – je la vois planer sans bouger ou à peine, puis, sans nervosité aucune, porter la cigarette à sa bouche et aux choix, regagner son état d'apesanteur ou atterrir sur un genou et dormir dessus comme de la mousse sur une pierre. Les mouvements de Genet mimaient le mouvement du temps qui s'entasse au lieu de passer. Il en résultait une sorte d'air enfermé et pourri qui évoquait, en effet, le mariage d'une mort et d'une rose. Ses deux fleurs préférées. "
    Dominique Eddé a connu Jean Genet dans les années soixante-dix. Elle dresse ici un double portrait de l'homme et de l'œuvre. Notant l'absence de père dans ses écrits, elle montre en quoi son parricide prit la forme d'un attentat contre la loi. Son approche comparée au crime chez Dostoïevski et chez Genet contribue, notamment, à éclairer les rapports de ce dernier à la France et à la Palestine, au judaïsme, au christianisme et à l'islam, au blanc, au théâtre et, tout au long, à la mort.

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