Hélène Cixous

  • « Le prénom de Dieu » est le premier livre publié par Hélène Cixous, en 1967. Il aura été le Point de Départ, un départ pour un long voyage, qui compte déjà plus de quatre-vingts escales et dure depuis cinq décennies. Comme l'a écrit Jacques Derrida, sur qui ce recueil est arrivé comme un olni (« objet littéraire non identifié »), dans cet ouvrage « s'annonce, se nomme sans se nommer, se prénomme un grand absent.
    On pourrait croire à la reprise, par une écriture littéraire à la fois picaresque, fantastique, kafkaïenne, joycienne, des opérations de la théologie négative ». Pour Hélène Cixous, écrire, cet « acte violent d'amour », est le « morcellement d'un cri », un cri qui peut être une manifestation de la douleur d'exister, mais aussi un appel vers ce qui promet et qu'on nomme parfois « Dieu », faute de mieux.

  • « Le Cambodge, pays des Khmers, antique royaume paysan, a pour fatalité sa situation géographique tout contre le Vietnam.
    Viennent les guerres indochinoises. Après la France, les États-Unis s'attaquent au Vietnam communiste. Le Cambodge neutre est emporté dans la tempête. Pour l'atteindre, l'Amérique n'hésite pas à lui passer sur le corps et à le piétiner. Cette tragédie engendre une tragédie plus amère encore. Fuyant l'Amérique, le peuple khmer se retrouve dans les bras meurtriers des Khmers rouges, effrayants nourrissons de l'idéologie communiste. De 1975 à 1979, le peuple khmer descend les degrés de l'enfer Pol Pot.
    Voici que l'Histoire doit devenir Théâtre. Dans le passage d'un genre à l'autre la vérité (historique ici) ne change pas. Ce qui change c'est le rythme. Créer pour le théâtre c'est d'abord se soumettre à l'urgence. Alors il faut écrire à l'immédiat. Au théâtre, le destin bat très vite, au rythme du coeur. À chaque battement (une scène), la vie risque d'être perdue.
    Le Prince Sihanouk vit sur la terre comme sur une scène de théâtre. Il prend le monde entier à part. Il se montre tel qu'il est. Et il montre les autres tels qu'ils sont. Il a fait sienne la malice shakespearienne : « All the world's a stage. »
    1955-1979 : notre pièce dure 24 ans en quelques heures. Il y a 50 tableaux. Tous sont fictifs. Tous auraient pu se passer en réalité. »
    Hélène Cixous

  • Ce texte enregistré en lecture publique le 24 novembre 1991, au théâtre de La Métaphore à Lille, est paru dans la Bibliothèque des voix, dans une lecture à trois voix de Nicole Garcia, Christèle Wurmser et Daniel Mesguich.

    « Le goût du mot assassin dur et doux
    dans la bouche,
    il faut pouvoir le dire, le goûter
    On pourrait le sertir,
    le monter comme une pierre
    À l'anneau de la main,
    Comment en est-on venu à le traiter
    Comme un mot étranger ? L'assassin
    L'accessoire essentiel du théâtre,
    l'as de nos tragédies
    Pourrais-tu m'expliquer
    ce tour de passe-passe
    Au théâtre, l'être humain est
    un assassin
    En réalité l'assassin
    s'appelle être humain
    Je me demande pourquoi nous
    appelons théâtre
    le théâtre seulement, mais pas la vie
    Et saurais-tu me dire pourquoi
    nous craignons tant
    de voir ce que nous ne craignons pas
    de faire
    Le crime commence au petit déjeuner
    Entre les tartines les poignards, le soir
    Nous étouffons le meilleur de nous
    Sous un oreiller,
    je ne sais pas combien d'enfants. » H. C.

  • « La Ville parjure est descendante et héritière des pièces qui l'ont précédée au Théâtre du Soleil. Vue de près, elle porte les traces, indélébiles, de Sihanouk, de L'Indiade, des Atrides, des Shakespeare. On pourrait aisément dégager une « Hantologie » de ces moments différents d'une même tragique Comédie trop humaine.
    Cette pièce a été écrite entre décembre 1992 et septembre 1993. Les événements de ce récit se sont produits entre 3 500 ans avant J.-C. et l'année 1993. Par la suite sont arrivés, dans la réalité, des faits qui leur ressemblaient. C'est que la parole du Théâtre, proférée au présent et à l'intemporel, est par définition prophétique, et que le drame que prit le nom « d'affaire du sang contaminé » était en vérité un crime très antique recommencé en costumes contemporains. »
    Hélène Cixous

  • "Appelez-moi, faites lever chacune de mes âmes, chantez-moi, dites qui est ici sans dire un mot, faites-moi venir toutes à vous, par mes âmes, par les cheveux, par les oreilles, sans les mots, par toute la peau, tirez-moi par le bout des nerfs, faites-moi passer, hors des rêves sans lumière, sans chaleur, sans issue, sans la mort, et amenez-moi à l'amour qui se laisse approcher sans s'éloigner, se laisse aimer sans laisser à désirer, je suis amenée, je touche à vous, je touche à l'aimée qui se donne sans se faire espérer, à la vérité j'arrive, à l'amour qui se passe de Noms, appelez-moi vite, je viens, et elle aussi, sans interruption l'aimée, viens, venez, avec tout l'amour qui ne s'est jamais perdu, même de ma mort, jamais écrit jamais sauvé, brillant à fleur d'eau, avec l'âme brillante sur la peau, sans cache, sans erreur, dans la chambre de chance, et pas d'autre nom entre elle et moi sauf : Vous !" H.C.
    Préparatifs de noces, au-delà de l'abîme, éditions des femmes-Antoinette Fouque, 1978

  • « Le 15 août 1947, l'Inde est née. Trente années, le peuple indien a lutté pour qu'advienne ce jour tant désiré. Trente années à travers servitudes, prisons, grandes vagues de non-violence. Une longue passion. Trente ans de colère et de rêve.
    Vient enfin ce jour béni, vient la liberté, monte le drapeau safran blanc et vert. Mais le ciel est noir et voici que ce jour de joie est un jour de deuil. Voici que les sourires ont séché sur les lèvres et l'amertume enflamme les paupières. Car le destin a joué à l'Inde un de ses tours tragiques. Le jour de la naissance est aussi un jour d'adieu et de déchirement.
    Le 14 août 1947 est né le Pakistan. Découpé dans le grand corps indien, tiré de la poitrine du continent par une opération implacable, ce nouveau pays surgit de l'Inde dans un flot de sang. »
    Hélène Cixous

  • « Veuillez nous suivre il y a mille ans peut-être ou bien avant-hier, dans les états prospères du Seigneur Khang, en cette année où éclate soudain la menace d'une inondation extraordinaire. Une catastrophe aussi grande que celle qui se prépare, on n'en a jamais vu. La sombre nouvelle se répand. Chacun s'alarme à sa mesure. Les digues deviennent tout naturellement le point de mire des soucis et des calculs. Ah les digues ! Pourvu qu'elles tiennent, pensons-nous. Mais voici que se fait jour une pensée bien cruelle : ces digues, il faut peut-être au contraire qu'elles cèdent. »
    Hélène Cixous

  • Au départ, il y a ce roman de Jules Verne : un bateau s'échoue sur une île, à la pointe de la Terre de Feu, ses passagers vont tenter de construire une société nouvelle, un modèle pour l'humanité future. En juin 1914, une équipe de cinéastes tente l'adaptation cinématographique de ce roman.
    Une fable poétique et politique, à une époque charnière où toutes les utopies d'un siècle naissant semblaient possibles.

  • À la jointure des beaux-arts et des belles-lettres, et peut-être aussi ancienne qu'eux, la question de l'ekphrasis loge au coeur de l'expérience esthétique. La description de l'oeuvre d'art se révèle en effet très rapidement indiscernable d'une certaine manière, qui en passe elle aussi par un toucher, sinon une touche, l'expérimentation de divers aspects sensibles de la matière mise à l'oeuvre par la chose de l'art. Nous avons souhaité, dans ce numéro de la revue Études françaises, rouvrir cette question à partir du « point de vue » de la déconstruction, et notamment des propositions philosophiques de Jacques Derrida telles qu'elles se donnent à lire dans le recueil de ses écrits sur les arts intitulé Penser à ne pas voir, selon le titre d'une de ses dernières conférences donnée à la Fondation du dessin de Valerio Adami en 2002 et qui condense peut-être l'essentiel de l'approche du philosophe à l'endroit des arts dits visuels, lui qui mettra au foyer de sa réflexion sur le voir la tache aveugle qui en est la condition.

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