Galilee

  • C'est le quatrième livre qui me ramène à Osnabrück la ville de ma famille maternelle. Je cherche. Je cherche à comprendre pourquoi Omi ma grand-mère s'y trouvait encore en novembre 1938. Ainsi que ses frères et soeurs. Cela faisait pourtant des années que les Monstres occupaient le ciel allemand et proféraient des menaces de mort à l'égard des juifs, mais Omi continuait à penser qu'elle était allemande même après avoir été déclarée nonaryenne, même quand la langue allemande a formé de nouveaux abcès antijuifs tous les mois. Certes son mari était bien mort pour l'Allemagne en 1916 mais quand même Dans la rue le banc est interdit aux juifs.
    Quel courage lui faut-il pour rester dans la ville qui brûle les siens tandis que K. le grand ogre nazi passe en ricanant devant notre grand magasin boycotté, ou peut-être quelle terreur ? Ou peut-être la voix de l'angoisse est-elle plus forte que celle de sa fille, Eve ma mère qui a pris la porte définitivement dès 1933 ?
    Aucune explication.
    Je ne comprends pas pourquoi je ne comprends pas.
    Il y a tant de sortes de juifs qui ne savent plus qui ils sont. Il y en a qui partent, mais pas assez loin, comme s'ils avaient peur de perdre - quoi ? Il y a des juifs-qui-ne-partent-pas. Eri la petite soeur d'Eve ma mère est partie dès 1933 quand les piscines lui ont été interdites. Mais Siegfried est resté. Les Nussbaum aussi. Il y en a qui ont voulu partir quand on ne pouvait plus partir. Il y en a qui sont revenus se perdre. Qu'es-ce qui te ferait partir ? me demandé-je. Et vous, qu'est-ce qui vous ferait partir ? On ne peut pas dire qu'Omi soit partie finalement.
    Elle ne m'a jamais parlé de la Nuit de Cristal. Il y avait de quoi être éclairée pourtant.
    Comme je n'arrive pas à rentrer à l'intérieur de ma grand-mère je me décide à entrer dans la Nuit Décisive par l'intérieur de Siegfried K., un ami de ma mère. Il a 25 ans, il vient d'arracher son doctorat de médecine, la Grande Synagogue lui brûle devant la figure, le voilà naufragé à Buchenwald, pour l'inauguration par les Premiers Déportés. Je le suis.
    Il ne sait pas ce qui lui arrive. C'est nouveau. Ça vient d'ouvrir. Ce n'est pas terminé. Buchenwald est à côté de Weimar. Weimar, c'était Goethe. Siegfried est un modeste Robinson juif aktionné en 1938. Avant, je ne savais pas ce que c'était, un juif aktionné. Suivons Siegfried dans la fameuse Nuit Nazie aux mille Incendies, prologue au temps de l'Anéantissement. J'aimerais tant pouvoir lui demander pourquoi, comment, il est encore là

  • Aller à Osnabrück c'est comme aller à Jérusalem, c'est trouver et perdre. C'est exhumer des secrets, ressusciter des morts, donner la parole aux muets. Et c'est perdre la liberté absolue d'être juif ou juive ou de ne pas l'être à volonté, liberté dont je jouis conditionnellement.
    Lorsque Omi ma grandmère est sortie d'Allemagne en 38 et nous a rejoints à Oran, quand un juif ne pouvait plus s'échapper sauf par une chance rare de l'Histoire, les Récits d'Osnabrück ont commencé. On croit communément que le grand Malheur s'est abattu en 1933 mais c'est une erreur à l'usage des manuels d'Histoire. Déjà en 1928 l'antisémitisme ordinaire était devenu nazi et extraordinaire. Et la mort était le maître de la Ville.
    Si tu vas à Osnabrück comme à Jérusalem, derrière le rideau de la Grande Histoire mondialisée, tu entr'apercevras d'innombrables grandes petites tragédies singulières, qui se sont gardées au secret dans les quartiers de cette ville qui fut glorieuse par Charlemagne, infâme sous le règne du NSDAP, et relevée aujourd'hui en courageuse Ville de la Paix, et militante des droits de l'Homme.
    Si tu vas à Osnabrück, me dit le Secret, passe dans la Grande Rue, devant la fameuse Horlogerie-Bijouterie, à cent mètres de la maison Jonas, celle de ta famille, et regarde dans les vitrines. Peut-être y verras-tu trembler au fond de la mémoire une planche de photos épinglées, papillons spectraux, images de tous les gens qui osaient entrer chez des commerçants Jude, dans les années noires. Peut-être pas. C'est ici, sous les fenêtres de la maison Jonas, qu'Omi regardait les rues et les places se remplir à craquer d'une foule ivre de haine, et les bannières du Reich qui lui donnaient l'éclat d'un opéra terrible montaient jusqu'à son balcon. Le ciel au-dessus de Rolandstrasse était rouge du bûcher de la Synagogue.
    On ne sait pas. On croit savoir. On ne sait pas qu'on ne sait pas. L'Histoire en (se) faisant la lumière fait aussi l'aveuglement. J'étais aveugle et je ne le savais pas. Mais un pressentiment me murmurait : va à Osnabrück comme à Jérusalem et demande aux murs de la ville et aux pavés des trottoirs ce qui t'est caché.
    Tout le temps où Eve ma mère était en vie j'ai souhaité aller à Osnabrück, la ville de la famille maternelle de ma mère, les Jonas. Berceau et tombe, ville de la prospérité et de l'extinction.
    - C'est pas intéressant, dit ma mère. Pas la peine.
    - Allons-y, dis-je. - On a été, dit ma mère.
    On a été. Maintenant, on n'est plus.
    Alors, maintenant qu'elles ne sont plus, Eve, Eri, Omi, . maintenant qu'il n'y a plus personne, et que la mémoire cherche où, en qui, se réfugier, maintenant qu'il est trop tard, à toi d'aller, me dit le destin, gardien des mystères généalogiques.
    La taille d'une ville est un instrument du destin. Osnabrück n'offre pas aux condamnés les maigres chances de survie que le vaste Berlin compliqué accorde. Ici, la ville toute entière est une simple souricière. Le petit peuple des souris n'a aucune chance. Nul ne s'échappe. Ni la famille Nussbaum. Ni la famille van Pels. Ni la famille Remarque. Ni la famille Jonas. Ni.
    Je demande à Omi pourquoi elle n'a pas filé en 1930 avec ses filles. Et en 1933 ? Et en 1935 ? Naturellement elle ne répond pas. Quand Omi demande à son frère Andreas : qu'attends-tu dans Osnabrück, que fais-tu en 1941, et jusqu'au train de 1942 ?, une voix remue dans les pavés, c'est Andreas qui murmure, j'attends la mort à la Gare d'Osnabrück. Ne touchez pas à mes cendres.
    Dans les rues les voix fantômes timides taillées dans le Silence soufflent : descends chez les Cendres derrière le Rideau.
    Je suis allée derrière le rideau, réclamer mon héritage de tragédies au secret. Et on me l'a donné. On : les Archives de la Terreur, gardées, ordonnées, par la Mairie et ses Bibliothèques.
    J'ai suivi les traces de Job piétiné et écorché vif en allemand.
    Hélène Cixous

  • Ce livre a déjà été écrit par ma mère jusqu'à la dernière ligne. Tandis que je le recopie voilà qu'il s'écrit autrement, s'éloigne malgré moi de la nudité maternelle, perd de la sainteté, et nous n'y pouvons rien.
    Je décide d'incruster dans cette construction qui désobéit à maman des feuillets tirés de sa sainte simplicité. Le livre par excellence serait plein de livres et de ces photos magiques que l'on voit s'animer sous le regard d'un lecteur passionné, il s'ouvrirait sur des villes qui donneraient sur d'autres villes où ma mère aura séjourné. La plupart du temps on voit ma mère accrochée à moi d'une part et à sa canne de l'autre. Elle a le visage levé vers moi, elle me consulte d'un regard brillant, je lui souris et elle me croit. Je suis son père maternel.
    Et si elle avait été aussi grande que moi? Ou plus grande?
    J'ai trois cahiers dont Ève est la reine, la ruine, l'héroïne. Ma mère les a semés afin que je ne meure pas de sa fin pendant le premier désert.
    Ève n'a jamais rien fait exprès. Elle accorde. Elle laisse faire. Elle est la grâce même.
    Ces cahiers ont l'utilité qui est la vertu de ma mère Ils n'ont pas d'autre souci que d'accompagner les voyageurs et d'aider à mieux trépasser Quand maman me lancinait de février à mai, me disant continuellement aidemoiaidemoiaidemoi, des centaines de fois par jour, quand allongée dans sa barque elle me requérait, penchée sur elle, au plus étroit, après avoir abaissé les barreaux du lit de métal je disais avec une intensité égale à la sienne, « dis-moi ce que tu veux que je fasse pour toi, je le ferai ». Et elle : « Rien. » J'ai fait ces Riens. Les voici.

  • - Puisque tu as mal partout dans la poitrine, et de sombres pressentiments, ne va pas au combat, diffère, suis les indications des augures, quand nous sentons que la fin est proche, reculons, nous recommandait notre fidèle ami Horatio. Vous vous en souvenez ?
    - Me retirer ? Jamais de la vie ! We defy augury ! Être, dit Hamlet, c'est défier l'augure. Je suis, donc j'irai. Il nous faut bien vivre, cette fois c'est décidé. Nous mortels, c'est-à-dire vivants, ne sommes-nous pas toujours tout près du Paradis, c'est-à-dire bien prêts dans un premier temps à le perdre, afin, dans un deuxième temps d'en voir la résurrection ? dit ce Livre. « The Readiness is all », Shakespeare est ici d'accord avec Montaigne.
    C'est cette danse avec l'Augure que répète ce Livre. Le voici tout peuplé de co-mourants, de revenants et redevenants splendides, de commémourants, de personnages aimés relevés des néants, venus de tous les mondes et les continents, accourant d'un siècle à l'autre, de l'Allemagne à l'Afrique du Sud à l'Amérique du Sud, des Suds aux Nords et inversement, défiant l'oubli, se tirant de l'effacement, Avertissements, présages, souvenirs des catastrophes, signes, pressentiments, songes, ont beau jeu de se multiplier comme les étoiles à Manhattan que l'on voit mieux du 107ème étage du World Trade Center que de Ground Zero, nous sommes faits pour reprendre la vie là où elle a été interrompue.

    Je le vois, ce livre est l'incarnation de notre sort mouvementé. C'est un assemblage de gouffres et de fêtes. Il a vingt fois le souffle coupé, il enjambe abîmes et ruptures, tombe sous les terres ou devient demain aérien.
    Il m'arrive de deviner, derrière l'influence cachée de ma mère et son génie de la digression, la présence fatidique ineffaçable de l'immense famille Jonas, depuis le premier périple à bord de la baleine, jusqu'aux Jonas de Bacharach et, par suite de fuite, d'Osnabrück, ces gens qui se déplacent en quelques heures ou lignes dans dix villes différentes.
    Où sommes-nous aujourd'hui ? En 2001, et aussitôt en 1791. Quel plaisir de simultaner ! C'est le don magique qui est le lot de ceux qui sont expulsés toutes les deux générations d'un lieu natal. Tout est perdu !? Revenons au Paradis, invite le Livre. C'est l'heure de retrouver les Tours et les disparus, les capitales et les villages. Pas de mélancolie ! Ça ressuscite intact. C'est revenir qui est le Paradis.
    Mes livres sont des villes où demeurent des morts fées. Tous mes poètes sont morts. Tous les morts vivent encore dans ces villes qu'ils enchantaient hier. Des fantômes ? dit ma fille. Des gardiens du Temps, dis-je.

  • Les deux textes réédités ici pour la première fois ensemble sont sans doute les écrits les plus célèbres d'Hélène Cixous : publiés en 1975, mais inaccessibles en français depuis plusieurs décennies, Le Rire de la Méduse et Sorties ont fait le tour du monde. Traduits très vite en anglais, ensuite dans des dizaines d'autres langues, ils sont devenus des classiques de la théorie des genres (gender theory), et ont fait de leur auteur l'une des chefs de file du « New French Feminism ». Ces textes qui annoncent une nouvelle approche de la vieille question de la différence sexuelle ont eu une nombreuse descendance, surtout dans leur diaspora extra-francophone, dans tous les champs de recherches qui sont issus du féminisme et de la lutte des femmes des années 1970 : women's studies, gender studies, queer theory. Ils figurent dans un grand nombre d'anthologies, et ils sont incontournables dans les programmes des cursus universitaires touchant aux problématiques théoriques et politiques de la sexualité et de la différence sexuelle.
    L'« événement » inouï que représenta et que continue à représenter ce double texte, dans de nouveaux espaces ou dans de nouvelles générations de lecteurs, provient de sa combinaison inédite et merveilleusement réussie de la réflexion philosophique, de l'écriture poétique et du manifeste politique. En France, ce texte parut à un moment où le mouvement « féministe » était en pleine effervescence. Hélène Cixous en faisait déjà partie, autant par ses écrits antérieurs que par son activité politique surtout au sein de l'Université. On sait qu'après avoir fondé en 1968 la structure enseignante de l'Université de Paris-VIII, elle y avait créé en 1974 le premier Doctorat en Études féminines d'Europe. Cependant, Le Rire de la Méduse parlait une autre langue et adoptait des positions bien plus révolutionnaires que les textes féministes qui le précédèrent, l'entourèrent ou même le suivirent. Son inclusion dans un numéro de la revue L'Arc élaboré par Catherine Clément et consacré à Simone de Beauvoir rend un son presque ironique, étant donné la distance qui sépare l'écriture et les positions d'Hélène Cixous de l'auteur objet de cet hommage.
    Le Rire de la Méduse prend bien sûr la défense des « femmes » à un moment où, comme Cixous elle-même l'a maintes fois rappelé, il fallait se prononcer haut et fort contre les structures patriarcales qui les opprimaient - bien que, dès le début, le texte nous prévienne contre l'existence d'une « femme générale, une femme type ». Ici, Hélène Cixous déconstruit deux « mythes » qui ont défini la féminité de façon négative tout au long de l'histoire. Le premier est celui qui qualifie la femme de « continent noir », laissant entendre qu'elle doit être pénétrée, colonisée, pour être connue et cartographiée, pour apprivoiser sa différence comme celle de tous les autres sujets hors norme. Freud va jusqu'à affirmer que la femme et sa sexualité sont une « énigme ». Le Rire de la Méduse déclare que « Le «Continent noir» n'est ni noir ni blanc ni inexplorable ». Il s'attaque ensuite au second faux mythe, celui de la femme fatale représentée par la figure mythologique de Méduse : « Il suffit qu'on regarde la méduse en face pour la voir : et elle n'est pas mortelle. Elle est belle et elle rit ».
    Le Rire de la Méduse parle à la première personne du pluriel et s'adresse aux « femmes », mais cela ne signifie pas que son discours exclut les « hommes ». En fait, et c'est l'originalité majeure du texte, sous ces dénominations Cixous ne se réfère pas aux deux sexes dans un sens biologique : elle souligne que les différences sexuelles, toujours au pluriel puisqu'elles sont multiples - il ne s'agit surtout pas simplement d'une opposition binaire -, traversent tous les individus, dans un mouvement perpétuel. La libération, autant pour les « hommes » que pour les « femmes », ne peut donc venir que de la déconstruction des structures phallogocentriques. Et cela ne peut se faire que grâce à l'écriture, qui est dite « féminine », c'est-à-dire inappropriable, expatriée, quand « elle se sauve » comme le dit Hélène Cixous, quand elle échappe à ces structures prépondérantes dans la pensée et la culture, que l'auteur s'appelle Jean (Genet) ou Marguerite (Duras). Le Rire de la Méduse nous invite puissamment à lirécrire - selon le beau néologisme créé plus tard par Cixous - « pour se forger l'arme antilogos », libérant ainsi notre pensée de même que notre corps (« Texte, mon corps » est une de ses belles phrases).

    Marta Segarra

  • Ce livre est un chapitre du Livre-que-je-n'écris-pas. Il est le premier à s'être présenté mais, à la fin, il ne sera pas le chapitre un, j'en suis presque sûre, il n'y aura pas, entre tous les chapitres, de chapitre plus premier qu'un autre.
    Il y a un livre que j'ai appelé Le-livre-que-je-n'écris-pas, dont je rêve depuis plus de trente ans. Il est le maître, le double, le prophète, presque le messie de tous les livres que j'écris à son appel. Ce livre me précède et me résume. Il rassemble toutes mes vies et tous mes volumes. Il me hante et me guide.
    J'en ai souvent parlé à mes amis. Vous savez. Il fut toujours mon livre promis et donc désiré et désespéré, l'ombre devant tous mes pas. Je suis moi-même l'ombre de mon ombre. Il fallut à Stendhal se changer en un Henry Brulard pour écrire sa My Life, sa Ma Vie, en recueillant des morceaux de la vie d'Henry Beyle. On ne peut écrire le Livre My Life qu'en se détachant en pièces et se reliant en riant.
    De ce livre Jacques Derrida me disait : celui que tu n'écris pas s'écrit autrement. J'aurais voulu le voir, un jour, avant de mourir. J'y renonçai. Je n'ai jamais voulu que lui, je n'ai jamais renoncé qu'à lui. Il ne m'a jamais quittée. Il fut comme un immortel qui n'aurait jamais connu de naissance. Et je n'ai jamais vu son visage de face. J'aperçois son éclat voilé, son dos indéchiffrable, debout sur l'étagère du ciel, sa silhouette élégante, tout à fait étrangère et familière, de revenant du futur. J'ai toujours imaginé qu'il viendrait, naturellement. Quand ? Après l'ensemble de toutes mes morts ? Juste avant, ou juste après, la dernière de mes morts.
    Il m'aura donc toujours manqué les yeux pour le voir, les yeux voyants, vivants, capables de regarder en face sans larmoyer tous les visages du Visage de dieu-le-tout, autrement nommé My Life. (On comprend pourquoi Stendhal se présentant pour Beyle ne pensait " sa " " vie " que comme son étrangère) Le Livre qui me contenait, moi et mes vies, était avec moi, devant moi, au-delà de moi, marchant comme une colonne diffuse, indistincte, plus moi-même que moi, comme une âme toute puissante privée d'enveloppe, une lettre trop nue, que j'aurais presque pu lire, mais autrement.
    Ces ans-ci, je ne l'attendais plus. Je me faisais une résignation. C'est alors.
    C'est toujours alors, et seulement quand on a traversé le désespoir, qui ne cesse d'espérer, et que l'on a atteint le calme, que l'Inattendu absolu arrive. Alors :
    Ce livre-ci s'est présenté, d'un seul coup, " un beau matin ", entièrement écrit, flottant juste devant la fenêtre de mon bureau, clairement constitué, comme un rêve sorti à terme de la tête d'un rêve. Je l'ai rapidement recopié, sans le quitter des yeux, en conservant scrupuleusement ses indications, ses rythmes, ses moments de silence. Je l'ai trouvé. Tel que vous le voyez.
    C'est un pétale du Livre-que-je-n'écris-pas. Un pétale. Détaché du tout de la fleur du Livre. Los, comme le dirait ma mère en sa langue allemande. Los : détaché. C'est-à-dire : arrivant : mobile : autonome : destinal. L'instant d'une vie. Un instant est toujours un présent.
    Ce n'est pas un récit. C'est un aujourd'hui même, quelles que soient sa date, son action, sa durée. C'est une synchronie. Un instantané symphonique : il se passe ici-et-maintenant, à toute vitesse. À sa condensation, à ses sursauts, à son éternelle jeunesse, à son allure précipitée de revenant de la mémoire, on pourrait le prendre pour un rêve. Il est entièrement vrai.
    Carlos est entièrement vrai. Est un instant.
    Tout instant est également le présent.
    C'est un pétale détaché de la fleur de ma vie.
    Une fois détaché, il reste, magnifique, en soi.
    Le détachement a eu lieu par accident. Le livre-chapitre-pétale, a été arraché à la fleur par le violent coup d'une mort.
    En vérité, il doit sa mise en liberté littéraire littéralement à la mort. La vie que donne la mort, ou plutôt qu'elle rend, cette vie née de la mort, ce serait la littérature ?
    Si Carlos n'était pas mort brusquement, mort de mort soudaine, emporté d'une heure à l'autre dans le fleuve du temps, celui qui est écoulement, il ne se serait peut-être jamais retrouvé vivant dans le monde des pétales de livre.
    Soudain, ce matin-là, j'ai vu l'univers du Livre-que-je-n'écris-pas : c'est une infinité de présents. Il est structuré comme une fleur.
    Dans cette fleur les pétales sont des pages non numérotées.
    Le pétale est aussi une fleur. Il est à la fois une page qui fait partie d'un tout structuré et en même temps il est un individu détachable, une fleur de la fleur.
    Le chapitre Los est une feuille non numérotée du Livre-que-je-n'écris-pas. Il n'y a pas d'ordre dans les feuilles de My Life. Elles sont reliées mais pas par un fil linéaire. Ce sont de vraies feuilles.

    Mon éditeur me demande si je sais déjà quels seront les prochains chapitres. J'en aperçois quelques-uns, par la fenêtre, dis-je. Plusieurs sont presque détachés. Qu'ils vivent déjà, je le sens. Un coup de vent, pas moi, décidera, bientôt.

  • Jean Genet : né amputé de mère et de père, déposé au Bureau des Enfants abandonnés, jugé non contagieux et déporté dans le Morvan, au pays mor, c'est-à-dire au pays noir. Adressé au destin Poste Restante et personne pour le réclamer. Pour panser le blessé-né.
    Dès lors la Blessure déménage. Elle ne tient pas en place. Voyage de la Blessure en laquelle il fait son trou. S'il avait un bateau, Genet l'appellerait Lésion. Et que sa quille éclate. Son lot : avoir toujours à n'être, tout au long du fil de sa vie, qu'un être volant, que dis-je un mort volant, revenant de livre en livre se refaire l'acte manqué de sa naissance.

    Il le sait, comme avec lui Shakespeare, Dostoïevski ou Joyce, on entre en littérature par lésion. Par la suite chaque oeuvre vit de sa plaie originaire. J'en suis né, songe-t-il, je la porte, comme ma mère intérieure. On la lèche d'une langue vigoureuse, on la fait parler, on l'entretient, on poursuit avec elle un entretien fiévreux, sans consolation.

    Toute sa vie, la plaie, l'appeler, de tous ses voeux, la creuser. Jamais de paix. Il faut maintenir la vieille à vif, pour cela la réécrire, la remettre mille fois sur le chevalet, retourner en prison tous les livres, donner les fils à retordre, aller partout rêver au bagne perdu. De la perte on fait son gain.

    Un jour de mai 1974, Jean Genet me confie une lettre à porter à l'autre bout du monde, et depuis.

  • Ce livret est le shadow book du Chapitre Los (2013). Son témoin et son double. Quand j'eus fini d'écrire-déposer, semer, le Chapitre Los, j'étais en feu, je venais de me vaincre et d'être ressuscitée, je crus dormir enfin, sur ce arrive en urgence, télégraphiquement, ce petit livre, le livret du Chapitre Los : je dois l'écrire. Ce petit livre a force de loi. Une force douce, à laquelle on ne peut et ne veut échapper.
    J'étais étonnée : il était déjalà. C'était même un déjalà. Et comme c'est le cas pour tout déjalà on ne le remarque pas, subitement, d'un instant à l'autre il fait apparition. C'est l'éclaireur et l'ombre.

  • Il n'y a pas beaucoup d'artistes qui me coupent le souffle, me renversent d'effroi, ou de rire, m'atteignent et me délogent, d'un coup de mot ou de vision. Il y a Shakespeare, Thomas Bernhard, le Dostoïevski du crime, ceux-là peuvent m'épouvanter comme le médecin de campagne de Kafka ou Saint Julien l'Hospitalier ivre du sang des cerfs, et je leur porte une admiration révérente: quelle force il faut pour, d'une image, transpercer l'habitude, la distraction, l'insensibilité, le bouclier du quotidien et se ficher dans la gorge de l'âme ensommeillée!
    Adel Abdessemed est de ces renversants. Il peut me mettre en fuite et me ravir.
    On n'a jamais vu quelqu'un d'aussi joyeusement funambule. Il provoque l'abîme. Il regarde en face le soleil de la cruauté.
    Adel est arrivé dans mon existence comme un de mes chats, ou comme le dernier enfant.
    Je dis: « enfant ». Car il n'y a pas, dans cette arrivance, de distinction de sexe.
    Comme Adel est encore dans la force de l'âge de l'Enfance (lui l'appellerait l'.Âge d'Or) « en réalité », on pourrait se demander si l'Enfance, qui est l'âge de l'art, plus tard viendrait à quelque assagissement atténuant. Mais non, Adel a reçu pour lot la chance de l'Enfance. Il sera de plus en plus enfant.
    Sa phrase-devise: « Je suis innocent ». Une phrase qui perdrait son innocence si elle n'était pas la fanfare même de l'Enfance. Parole d'enfant. Parole du Promeneur Solitaire.
    Il faut vraiment être improbablement, incontestablement, « innocent » pour affirmer « Je suis innocent », sans être menacé de déni et d'aveuglement. Il faut avoir la puissance indemne de ce bébé surnaturel qui m'est confié en rêve et dont les exploits sont mythologiques. Il a l'air de sortir du ventre du ciel, la tête la première. Et au lieu d'un cri, il pousse un grand rire.
    Adel a fùé à l'avenir, avant que les filets auxquels l'artiste veut échapper se soient refermés sur lui, avant que la religion, le nationalisme, les autorités et institutions, ne l'aient capturé, il a refait le même trajet que l'artiste joycien se tirant d'Irland par air, mer, terre, pour aller faire oeuvre ailleurs.
    À quoi reconnaît-on un artiste? À son art du départ. Il ne se pose que le temps de dessiner, sur son atelierrocher, puis sitôt la fécondation opérée, il reprend les airs. À Adel il a été accordé la force et la chance du savoirpartir avant la pétrification, avant la paralysie, avant la glaciation des pulsions. Se-tirer-de-Batna, comme le pluvier joycien se tire de Dublin dans UlYsses. C'est son premier acte de souveraineté, sa première signature.
    Plus tard il devient le poète compassionné des fugitifs. Ces peuples qui sont prêts à mourir sur une barque trouée pour s'arracher au bagne natal, ces cargaisons d'âmes qui sont décidées à risquer la mort pour s'évader de la mort, il a été destiné à s'en faire le chantre au charbon.
    Un jour il aperçoit l'embarcation « Fatalité » chargée de sacs poubelles: la métamorphose des êtres humains en déchets s'effectue sous son regard prophétique.
    Heureux l'artiste heureux qui ne perd pas de vue le malheur.
    Il eSt capable de mettre le feu à la poussière. Il vole la vie à la mort.
    Ce livre est un partage de feu entre Adel et moi.

  • Découvrez Le voyage de la racine alechinsky, le livre de Hélène Cixous

  • Ayaï !

    Hélène Cixous

    • Galilee
    • 25 Novembre 2013

    D'abord on crie au Théoléphone, on crie longtemps, on appelle Dieu au Téléphone, on adresse sa crière au Sans Adresse :

    ALLO Aïe Aïe Ayaï Ai Aì Ensuite on écrit : on traduit dans l'ultrasilence de l'écriture les cris aigus et brefs de la réalité. La littérature c'est pour hurler longtemps, pousser les cris jusqu'à la musique. Le droit à la littérature ou le droit aux cris que la réalité et la communauté nous interdisent. Dans la famille, nous sommes pleins de cris étouffés, nous sommes des loups muselés, nous sommes assis à la table où les parents jouent aux cartes, pourquoi ne joues-tu pas aux cartes, mon fils, pourquoi refuses-tu d'être un Mitspieler, Franz ? Pourquoi ne joues-tu pas aux cartes avec nous, Hamlet ?
    On ne peut pas répondre, on vomirait une lave de cris de douleur et d'épouvante. On écrit dans son journal. On lit au livre de soi-même.
    Dès que je passe outre, dès que je me retrouve dans le monde-littérature j'entends (comme à l'aube les oiseaux se partagent le territoire acoustique - vous l'avez entendu l'orchestre de l'heure indécise ? Ils se passent le cri chacun à son tour), j'entends le cri de taupe de la littérature :

    AYAÏ !
    Ajax, Aïas, vous vous souvenez, celui dont Sophocle, son confident avide, dit que son nom est son destin, Ayaï, ayax ! qui aurait pu penser Que mon nom convienne ainsi à mes malheurs ?
    Maintenant je peux crier ayax sur moi, doublement, triplement Aïas, Alas, Ajax c'est nous, non, vous ne vous souvenez pas ? Alas ! on a oublié Ajax : il crie, il vomit sang et son pendant des centaines de vers, il se plaint à lui-même qu'on oublie sa valeur sans égale. Lui qui est, Achille mort, le plus grand, le plus fort, le premier des héros, ses hostiles et médiocres compagnons le traitent en second, le déshonorent, lui préférant Ulysse l'habile, le châtrent. Désormais il sera éternellement abaissé et oublié. Et voilà que nous aussi, trois mille ans après, nous l'oublions, nous le diminuons. Il hurle son nom de douleur. Ai Ai ! Qui se souvient d'Ajax ? L'homme disparaît. La douleur reste. Et par la suite ses cris sont recueillis et rallumés par Samson Agonistes, par Dostoïevski, par Proust, par Faulkner. Les cris voyagent. La barque accoste dans bien des bords étrangers. Aussitôt s'élève l'hymne du désir et du regret. Vous m'avez tué. Comme la vie aura été courte. Ne m'oubliez pas. Deux mois ! Vous m'avez déjà oublié ! Elle va vite, la mort ! Non seulement j'ai souffert de mourir de mort. Mais encore je souffre mort de mourir d'oubli. Ayaï ! - Qui m'entendra ? - La littérature.
    Quand Jacques Derrida écrivit, le premier, États d'âme de la psychanalyse, il n'avait (peut-être) pas relu Ajax. Mais par quelque secrète télépathie les râles d'Ajax avaient hurlé en lui toute la nuit.
    Ajax n'est plus. Plus rien. Aujourd'hui 2014, Jacques Derrida n'est plus J.D. 2000. Tu n'es plus HC 2000, dit mon fils. Il n'y a pas un atome commun de ton corps 2014 avec ton corps d'il y a quinze ans. Et pourtant il y a un toi qui est toi. La mémoire est plus forte que la mort. En toi vit un texte matériellement inscrit qui te fut télégraphié par Homère c/o Sophocle. La mémoire littérature survit à la matière dans laquelle elle est inscrite. Atomes du génie de Shakespeare et de Freud, musiques, vous êtes ici, et mêlés aux ronronnements de Philia et Aletheia, vous m'environnez dans une organisation qu'on ne sait pas penser actuellement...

    Hélène Cixous

  • Benjamin a montaigne

    Hélène Cixous

    • Galilee
    • 29 Août 2001

    Ce qui est arrivé aux deux vieilles soeurs Selma et Jennie Jonas : à 90 ans aller à Osnabrück où elles n'étaient pas retournées depuis cinquante-cinq ans pour s'y casser le nez à l'invitation de la mairie de la petite ville allemande, un Voyage totalement de travers.
    " Nous nous sommes retrouvées perdues et remplacées et changées en fantômes d'anciennes habitantes de notre ancienne petite ville totalement reconstruite. On nous a invitées à notre désintégration, il ne faut pas le dire. Partout nous avons été comme images ou doublures d'antan. " Sous le coup du Voyage elles ne peuvent plus s'arrêter, et de quoi parlent-elles ? De tout ce qu'il ne faut pas dire. Tout ce qui n'a jamais été dit dans la famille et donc entre elles depuis un siècle, les secrets, les folies, les misères et leurs contraires, les complexités philosophiques et, au milieu de cette mer, la photo de Benjamin en costume de marin, le plus jeune frère, le banni, celui que la famille a envoyé se perdre aux Etats-Unis afin de détacher au plus vite l'impeccable âme allemande de la famille sur laquelle le jeune homme avait fait tache.
    Il s'agit d'une réflexion à deux vieilles voix sur l'idée d'être-juif-ou-juive plus on moins en quelque sorte quoique allemande, et d'autant plus allemande que juive et vice-versa, idée à laquelle le séjour à Osnabrück les avait obligées à se mesurer.
    A Paris le thème " juif " on parle seulement dix pour cent dit ma mère. A Birmingham thirty percent dit ma tante. Mais en Allemagne elles avaient brusquement été obligées de jouer le rôle juif cent pour cent, elles n'avaient plus été, sauf actrices dans le rôle de juives ce qu'elles ne furent jamais. Mais ça il ne faut pas le dire.

  • Venant à la suite de Chapitre Los (2013), ce livre est un autre des chapitres du Livre-Que- Je-N'écris-Pas. Un pétale détaché de la Fleur.
    Depuis les commencements Le Livre-Que-Je-N'écris-Pas contient mes vies et leurs morts, les cultive et les garde. Il est avec moi, devant moi, au-delà de moi. De mes moi-s il sait ce que je ne sais pas. Je le suis. Je le lis et le copie, tel qu'il se donne par chance à déchiffrer, par moments d'illumination, par Abstracts et Brèves chroniques du temps. Il est structuré comme une fleur.
    Vies superposées, éloignées, simultanées, certaines mortes certaines immortelles.
    Le Temps me presse, moi. Quand je me tairai, dans cinq ans, huit ans peut-être, le livreque- je-n'écris-pas sera fini sur cette terre, je ne serai plus là pour prélever ses pétales vivants dans mes cahiers. Resteront les cahiers.
    Relisant en 2015 les cahiers sans âge mais non sans date (des ans 60, 70, 80.) je ne peux plus m'arrêter. Je revis tout, que dis-je, j'apprends mes secrets pour la première fois, je découvre « la vérité », perdue - « gardée-perdue », mondes terreurs et beautés. Je m'étonne, de mes personnages.
    Un vertige me prend : tout, plus grand, plus haut d'âme que moi, petit moi, toi, nous.
    Essors et chutes. Moi qui lis en ces années descendantes j'ai curiosité, compassion, admiration, pour eux, Isaac et H, les êtres que nous avons été, ces fous de passion bandeaux sur les yeux, et donc aussi par conséquence pour J et A et C, ces corollaires d'un Voeu.
    Les COROLLAIRES sont les petits résultats qui s'étalent en couronne autour d'un gros théorème central, les pétales autour du coeur de la fleur. Les grands coeurs théorèmes sont souvent très techniques. Les petits corollaires sont visibles et gorgés de sens, petits pétales puissants.

  • « Chez Ève ma mère je trouve un petit carnet d'adresses en cuir rose, allégorie de toutes les vies, musée de ses époques, pierre de rosette, un condensé des aventures mondiales d'Ève née Klein en 1920 descendante Jonas, traces de son pas pressé sur tous les continents, pendant cent ans elle utilise tous les transports de l'avion au chameau, ça vaut bien les pérégrinations de Dante à cheval sur Rossinante, jusqu'à l'île de Pâques.
    Ce carnet m'épuise, je cours dans toutes les directions.
    - Qu'est-ce que tu fais ? dit ma mère, toujours en survie.
    - Des livres qui se sauvent, dis-je.
    - Encore ! Viele Hunde sind der Hasen Tod, dit ma mère.
    -Tant de chiens, pour le lièvre, c'est la mort, dit Ève.
    Mon fils me demande qui est le lièvre.
    - La vie est une chasse, dis-je. »

  • Philippines ; prédelles

    Hélène Cixous

    • Galilee
    • 22 Janvier 2009

    Revenons au point de départ. Chacun de nous a un livre secret. C'est un livre chéri. Il n'est pas beau. Pas grand. Pas si bien écrit. On s'en fiche. Car il est la bonté même pour nous. L'ami absolu. Il promet et il tient ce qu'il promet. Nous l'oublions mais il ne nous oublie jamais. Il sait tout de nous mais il ne sait pas qu'il sait. Si on avait demandé à Freud de nommer son livre (à) secret, il n'aurait pas hésité : c'eût été Le livre de la Jungle. Celui que Proust aima par-dessus tout, ce fut Le Capitaine Fracasse. Proust aurait pu lire le livre qui me fait pleurer. Moi-même je ne le lis jamais : je le rêve. Je le revis. Ce livre auquel vous me voyez penser depuis tout à l'heure, comme si je voyais ses deux personnages, assis dans le coin de la salle, se tenir doucement la main, ce livre aux pouvoirs presque surnaturels, sans doute son titre vous paraîtra-t-il aussi étranger qu'à moi la personne du Capitaine Fracasse, son nom bruyant : Peter Ibbetson. J'y tiens comme à la prunelle de mes yeux, comme je tiens à ce qui est la condition, la loi, la grâce, de toute ma vie : le don de rêver vrai, à travers les barreaux de la prison. Ce livre n'est-il pas pour moi une sorte de Fortune-telling book ? Je n'y pense jamais. Ce Peter a une soeur jumelle. C'est la Gradiva. Les deux livres sont nés à distance et en même temps, chacun dans une langue différente. D'une télépathie non diagnostiquée peut-être ? Ils racontent la même histoire. Il s'agit de mort et de résurrection. L'auteur ? tantôt il s'appelle George du Maurier, tantôt il s'appelle Wilhelm Jensen. L'auteur a le même coup de génie. Le coup est si fort qu'il ne peut avoir lieu qu'une fois. Comme pour l'apocalypse. L'illumination n'a lieu qu'une fois. Si bien qu'on peut dire qu'il n'y a plus d'auteur. Le Livre de la Révélation est dicté par un acte télépathique. « L'auteur » aura été le médium d'une manifestation des forces surnaturelles. Les deux auteurs en question sont de vrais conducteurs de ces phénomènes foudroyants. Toute la vérité irradiante est rassemblée dans le destin d'une seule âme merveilleuse à deux corps : Peter et sa Tour, la Duchesse de Towers. Regardez. D'une seconde à l'autre, nos héros sont précipités pour toujours dans le même espace psychique. Que se passe-t-il ? Lors du heurt initial, il y a transfert du siège de la vie au lieu de l'autre. Cela peut se comparer à une gémellité postnatale. Chacun fait la vie de l'autre. Le premier qui meurt tue l'autre par télépathie. Peter Ibbetson me dit quelque chose Est-ce un livre ? Qu'est-ce qu'un livre ? Que fais-je à m'enfermer avec lui dans un tête-à-tête fiévreux dont je ne puis m'arracher ? Dix fois je me lève. Je reviens au livre, je suis convoquée, retenue par les forces mystérieuses de la Lecture. J'entends son murmure de sirène : Revenons au point de départ, allons, viens avec moi. Et c'est cela que je veux par-dessus tout : qu'un livre fasse rêve et me ramène aux enfances. Lire, n'est-ce pas, ce n'est que ça : revenir à soi dans la préhistoire, aux temps légendaires où nous faisions à quatre pattes et huit télépathes les tours du monde pour voir par où il s'ouvre. Comme toujours pour ces expéditions, le voyageur doit pouvoir disposer dans le livre de ces objets magiques primitifs qui lui permettront d'établir les liaisons radio avec les temps légendaires. À commencer pour moi par : une Grille. Et aussi : un jardin. L'un gardant l'autre. Il y a un enfant. Nous sommes dans son regard intemporel. Lorsqu'un jour je le saurai, lorsque je reconnaîtrai mon jardin, je me demanderai comment le jardin de Peter Ibbetson à Auteuil aura pu, à distance dans le temps et dans l'espace, être la préfigure éblouissante du Jardin du Cercle Militaire, à Oran. Peter Ibbetson, dis-tu. Lequel ? Le livre ? Le film ? Ou bien le prisonnier ou l'évadé ? Car il y a deux Peter Ibbetson qui font philippine à distance, l'un étant le rêvant, l'autre le rêvé, l'un revenant de l'autre, à l'autre. Il se trouve que Peter Ibbetson le premier, celui qui me mit en larmes, avec lequel je me retrouvai derrière les premiers barreaux, aura été Peter Ibbetson le film. C'était le plus beau film du monde. Ce film de Henry Hathaway n'était pas un film, je tiens à le préciser. C'est une Révélation. Les vrais auteurs de ce Rêve filmé en état de rêve, ce sont les Inventeurs adorables du Rêver Vrai, les Grands Rêvés qui se nomment quelquefois Peter et Mary, mais pas toujours. Comme tous les invités des rêves ils sont à nom et figure transfiguréels : parfois Gogo, Mimsey, Gary Cooper, eux-mêmes s'y trompent, se méconnaissent, tremblent d'émotion, ce qui leur permet de goûter au bonheur douloureux du double amour. De l'amour double. Sous les noms d'emprunt, sous les corps nouveaux qui les égarent, sous les frondaisons dont l'aspect français voile la fabuleuse forêt du Songe d'une Nuit d'Été, ils sont soumis aux lois de l'attraction étrange. L'éternelle enfance qui joue en eux sur les ruines des noms déjoue les Prisons et les Tours du temps perdu. Il est temps que je revienne à mon sujet : il s'agit de Philippine. Ou Philippines. Maintenant je vais vous dire le secret de Philippine : c'est une amande avec un a. C'est une amande à deux amandes. L'une des deux amandes est frappée d'une amende. Il s'ensuit que l'autre aussi est frappée. C'est un jeu d'amandes. Un double jeu. Qu'est-ce qu'il y a dans Amande ? Il y a un double charme d'âme qui mande deux personnes à ne pas s'oublier, à s'appeler du même nom, à se précéder, à se faire écho, à se dissocier, à se réfléchir. Comme si elles se mettaient à l'amande mutuellement à l'amende. D'amande en amande l'amande s'enchâsse, se promet, se dérobe, reçoit, fruit emblématique de l'hospitalité, Mandorla pour la Vierge à l'enfant, hôte et hôtesse, passive et active, chaste et promise à être épluchée, comme je le fais en ce moment en ouvrant l'enveloppe de ses noms. Philippine est l'amande androgyne. Elle pense toujours à l'amour. Revenons à la grille du premier jardin : nous sommes toujours de l'autre côté des barreaux. Regardez de l'autre côté. Vous voyez ? ô ce visage illuminé de PeteR IbbetSON ? Sommes-nous dans la même PRISON ? Sommes-nous dehors ? H.C.

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