Des Femmes

  • Osnabrück

    Hélène Cixous

    « Il est déjà parti depuis longtemps ce livre, depuis Osnabrück, Hanovre, la ville du Traité de Westphalie (1648) et de ma famille Jonas (1840-1942), il parcourt le mystère des temps sur les quatre continents qui supportent l'histoire de ma mère et l'intéressent également, au départ il devait remonter ma mère en tous les sens depuis les sources des sources jusqu'à l'embouchure de la rue Saint-Gothard, en respectant son cours multiple et renversant, car c'est bien elle de sembler finir par commencer ou pour commencer ne pas finir jamais. » H.C.

    Osnabrück c'est l'épopée d'Ève, la mère d'Hélène, la mère-jeune fille. C'est aussi le livre de toute mère pour la fille, le livre de la fille autour de la mère, ma terre qui brille et menace de disparaître.

  • Ce texte enregistré en lecture publique le 24 novembre 1991, au théâtre de La Métaphore à Lille, est paru dans la Bibliothèque des voix, dans une lecture à trois voix de Nicole Garcia, Christèle Wurmser et Daniel Mesguich.

    « Le goût du mot assassin dur et doux dans la bouche, il faut pouvoir le dire, le goûter On pourrait le sertir, le monter comme une pierre À l'anneau de la main, Comment en est-on venu à le traiter Comme un mot étranger ? L'assassin L'accessoire essentiel du théâtre, l'as de nos tragédies Pourrais-tu m'expliquer ce tour de passe-passe Au théâtre, l'être humain est un assassin En réalité l'assassin s'appelle être humain Je me demande pourquoi nous appelons théâtre le théâtre seulement, mais pas la vie Et saurais-tu me dire pourquoi nous craignons tant de voir ce que nous ne craignons pas de faire Le crime commence au petit déjeuner Entre les tartines les poignards, le soir Nous étouffons le meilleur de nous Sous un oreiller, je ne sais pas combien d'enfants. » H. C.

  • Un vrai jardin

    Hélène Cixous

    « Je pénétrai sans méfiance, c'était un vrai jardin ; dès la grille on voyait que la terre existait. Puis la grille se ferma doucement et l'on était dans le jardin. Dehors et assez loin, les gens allaient à la guerre. Quelques bombes tombaient et secouaient la toile de tente. Il y avait longtemps qu'on ne l'appelait plus le ciel parce que d'ici-bas on le voyait se déchirer et s'effranger au-dessus des murs. La terre sentait bon. J'avais un nom. La ville avait un nom, et tout le monde en avait un sauf le jardin qui s'appelait seulement le jardin parce qu'il n'y en avait qu'un. » H.C.

  • Dedans

    Hélène Cixous

    « Le soleil se couchait à notre commencement et se lève à notre fin. Je suis née en Orient je suis morte à l'Occident. Le monde est petit et le temps est court. Je suis dedans. On dit que l'amour est aussi fort que la mort. Mais la mort est aussi forte que l'amour et je suis dedans. Et la vie est plus forte que la mort, et je suis dedans. Mais Dieu est plus fort que la vie et la mort. On dit que la vie et la mort sont au pouvoir de la langue. Dans mon jardin d'enfer les mots sont mes fous. Je suis assise sur un trône de feu et j'écoute ma langue. » H.C.

  • « Brunhild Rien n'a jamais eu lieu en réalité. Il y eut un rêve.
    Le rêve a transpercé la vie Aujourd'hui je me retire de cette scène, avec ma blessure inconnue pour histoire.
    J'ai adoré, je ne sais pas qui j'ai adoré Nous adorons. Un dieu quelconque nous arrache le coeur et le mange. Nous sommes la viande qui rêve.
    Je me suis avancée dans la nuit des passions Et je n'ai pas trouvé la porte Le miroir qui me souriait s'est brisé. Je suis sans visage.
    Non, je ne vous fais pas de confidence Je suis en train d'accepter. C'est tout.
    Mon retrait ne va pas interrompre la création.
    Tous nous disparaissons.
    Les Dieux ont vécu ici trois cents millions d'années.
    Soudain le ciel tombe. Tous disparus.
    Les chevaux à huit pattes, les géants, les nains, disparus Seuls les poissons ont survécu.
    Après notre disparition, vous aussi vous survivrez Cette histoire va continuer.
    Oubliez-moi. Vous m'avez oubliée ? Ils m'ont oubliée ?
    Snorri Sturluson Oui. » H. C.

  • Entre l'écriture

    Hélène Cixous

    Entre l'écriture rassemble sept textes qui, sur une dizaine d'années, de 1975 à 1984, ont posé la question de l'« écriture féminine » : réflexion sur un des points les plus controversés des nouveaux féminismes.

    Tout en poursuivant une critique aiguë et gaie de l'écriture au masculin, et en donnant parallèlement une oeuvre de fiction abondante, Hélène Cixous explore, depuis La Venue à l'écriture, l'espace où s'affirme de la différence. Écrire n'est jamais neutre, le geste, le texte sont sexués : « J'écris-femme. Quelle différence ? » C'est la question que tous ces textes relance, d'une langue à l'autre, d'un sexe à l'autre, de l'art de peindre à l'art d'écrire. La venue à l'écriture.

  • Partie

    Hélène Cixous

    « Partie est une mythologie-fiction :
    Il sera une fois Plus-je, être surgi hors généalogie, déjoueur de toute propriété, composé de plus d'un tout, un peu plus féminin que masculin peut-être. Il s'élance, à partir de lui-même, au-delà de tout, à la recherche de son Infinie, jusqu'à Si je, son autre-même, l'être un peu plus féminine que masculine. Et l'un de l'autre, de se laisser multiplier par la différence de l'autre, en jouant, jouissant, se ressourçant sans cesse, sans cesser d'être plus-que-moi, de la différence sexuelle. Ainsi, l'une vers l'autre, se jette à travers pages, de pas-je en pas-je, hors texte, hors pair, hors pères, hors corps, hors loi, se je-te. [...] Si cette histoire est possible, c'est que déjà quelque chose d'impossible ici maintenant est possible. Si Partie se lit, c'est par-delà toute censure. » H.C.

  • Opéra représenté au festival d'Avignon en 1978.

    « Le drame qui se joue ici pourrait être une version du mythe d'oedipe. En fait il déplace radicalement l'inceste fils-mère, l'accidentel qui est au corps du mythe, pour faire apparaître essentiellement l'énigme de l'invivable de la relation entre homme et femme : « oedipe » « Jocaste » ne sont jamais que les prénoms occasionnels de tout homme toujours fils de toute femme jamais femme. Ce qui fonde l'invivable du couple c'est la duplicité de la structure qui veut qu'un homme soit toujours adultère : « le couple » cache un tiers là où l'homme a toujours en réalité deux objets d'amour. Et ce n'est pas la femme-épouse, appropriée, incorporée, qui est son principal objet, mais sa propre image idéale, lui-même dans l'autre qui le regarde comme il veut être vu, grand et bon à ses propres yeux, vénéré (par l'autre, maîtresse, ici : la Ville-fille). Que veut un homme ? Toujours fils-père, être aimé de la mère, jouir lui-même dans la fille. »

  • Neutre

    Hélène Cixous

    « Neutre est ne-uter, sujet sans la limite d'un sexe ou l'autre, d'un genre ou l'autre, ni l'un ni l'autre, ni le ni l'un - ni l'autre, singulier pluriel, à la façon du phénix : c'est une phénixie. Théâtre de la double métaphore du phénix et de l'écriture, il brûle ses planches. Son histoire est celle du phénix, sa parure celle, aux couleurs fabuleuses, de l'oiseau unique. Il prend feu de ses cendres. Au coucher du texte se lèvent tous les autres textes. Nid d'écritures, Neutre est un foyer de fictions. Cendres, il se disperse. Flamme, il se condense. » H.C.

  • Ici, c'est un homme qui est habité par une jeune fille, venue de la misère du Nord-Est brésilien, à Rio, où elle mourra. « Je jure que ce livre est écrit sans mots. C'est une photographie muette. Ce livre est un silence. Ce livre est une question », écrit-il. Et il est tout occupé d'elle : écrire sa vie, sa mort doit le délivrer, lui qui a échappé au sort sans futur qu'elle subit. Il l'aime, comme on aime ce qu'on a craint de devenir...
    S'il avoue être le personnage le plus important des sept que comporte son histoire, il ne dit rien de celui dont la présence s'impose progressivement dans ces pages ; la mort qui efface le feu scintillant et fugace de "L'Heure de l'étoile", l'heure à laquelle celle qui meurt devient, pour un instant, l'étoile de sa propre vie, désormais réalisée.

  • Créée à Paris, le 26 février 1976 au Théâtre d'Orsay, mise en scène de Simone Benmussa, Portrait de Dora a été montée à Vienne en 1978.

    La Prise de l'école de Madhubaï a été créée en décembre 1983 au Théâtre de l'Europe, mise en scène de Michelle Marquais.

    « Il fut d'abord une fois, il y a trois mille ans et pour toujours, Sakuntala, fille des filles, femme de toutes les femmes, mère délicieuse du Théâtre. Elle naquit en sanscrit sous la plume de l'immense Kalidasa. Son histoire se passe dans l'Inde du Nord, au bord du Gange. [...] Il y eut une autre fois en 1899 à Vienne, une jeune fille de 18 ans appelée Dora. De son combat mythique avec les hommes et les démons naquit la psychanalyse, parente déguisée du Théâtre. Quand je la rencontrai, je la reconnus aussitôt. C'est qu'elle était ce qui restait de Sakuntala, après des millénaires de scènes entre pères, filles, amants et destinées. Elle était aussi un peu moi et un peu toute femme... » H. C.

  • Souffles

    Hélène Cixous

    « Le rythme des rythmes.
    Halètement. Allaitement.
    Elle écrit toujours en rapport avec la voix, le lait, l'essoufflement.
    Texte pour la première Voix. Celle de la « mère » : celle qui l'a touchée jadis. Donné la première douleur, la première jouissance. La musique sans nom, toujours cherchée-retrouvée dans l'amant-mère, dans la chair, le sexe, les territoires lumineux de ce qu'ils ne peuvent plus appeler le « continent noir ». Ce texte s'élance au plus près de la source fantasmatique de l'écriture. Méditation et psaume sur la passion d'une femme : son corps exploré, blessé, réparé. Qu'est-ce qui fait souffrir, jouir, la chair qui chante ? » H.C.

  • Ananké

    Hélène Cixous

    « Anankè : danse du transfert, bondissant d'inconscient à inconscient.
    Vois, voyageuse intérieure : la Vie t'attend à la sortie du lycée ? C'est le jour de grand transfaire, c'est donc aussi l'heure de la résistance-de-transfert.
    Pas de départ : comment le faire ?
    La voyageuse ne part pas seulement de son propre pas, mais accompagnée, hantée de ses inconnues intérieures. Poussée, retenue. Une se divise en tant d'autres moi, partie d'elle. En elle les mères freinent, les jeunes filles accélèrent. Faux pas-vrais pas. Et parfois que les Hombres reviennent, fanthommes, la tirer par les chevaux.
    De qui se séparer, se composer, pour mieux saisir ses chances de se changer en femmes ? » H.C.

  • Portrait du soleil

    Hélène Cixous

    « C'était le 31 décembre 1899. Énervé Freud soudain allongea une tape pour l'arrêter. Soufflée Dora comprit son intention et fila. Filée D comprit et souffla. Sifflée D fila F et foula. Si fila d foula f au bord du lac des montagnes les fleurs. Blanches. Presque tous les voeux de Freud accompagnèrent Dora jusqu'à la porte du siècle neuf. Si Dora avait su qu'elle était tout ce qu'elle était, elle ne serait pas revenue, si elle avait su qu'elle était tout ce qu'elle était elle serait revenue mais elle aurait su qu'elle était tout ce qu'elle n'était pas, et presque tous les voeux de Freud l'accompagnèrent dans son voyage vers sa comédie. La différence est dans la couleur, d'elle ou moi ? de moi ou il ? La difficulté : comment décoller la couleur de la fleur ? le rêveur du rêve ? le cou du collier ? la mort de l'amour le mutisme du sublime ? la part de Dora de mon inconscient ? » H.C.

  • « Je me vois déjà là où je ne manque pas d'ici, je suis déjà d'Ici par mes quatre clairvoyances, ma vue d'oiseau, ma vue d'enfance, ma vue de vérité, ma vue de transformation, de regarder l'Ici sous le jour nouveau, son visage étrangement tourné vers moi, le vrai visage de l'inattendue, je me vois déjà regarder l'évidence face à face. Ici, à laquelle je suis venue de mon vivant, moi, la femme qui a fait faux bond à la fin, et je me vois maintenant regarder le visage décisif, c'est elle, c'est le bon visage, je ne l'avais jamais déjà vu, mais il devait y avoir en moi depuis toujours, une innocence qui ne s'en était pas privée, et c'est elle, mon Innocence, qui me fait accourir jusqu'auprès de la femme à laquelle il n'avait pas été écrit que je devais arriver, devant l'amour à laquelle il m'était donné d'arriver sans faute, sans stylo, sans incertitude, sans contrainte, sans nom, sans orthographe, sans calcul, sans carte, sans préparatifs [...]. » H.C.

  • « Le temps est venu d'interroger : quels rapports y a-t-il entre mes langues ? Entre toutes nos langues ? Tu m'as croisée. Nos langues se sont croisées. Nous connaissons les terreurs, les doutes, les trous noirs et les trous blancs, les présences éternelles, les puissances primordiales, les premières eaux et les dernières. Au croisement de nos langues il nous est venu un troisième corps, là où il n'y a pas de loi. » H.C.

  • Illa

    Hélène Cixous

    « Entre la mère et l'aimée, pas de nom. Pas de séparation. Entre nous - Koré, Illa - une jeune personne sans nom propre à la retenir, sans attache, sans laisse. Pas de fil pour ramener l'une à l'autre. Mais de l'une à l'autre, le flot des fleurs, des femmes, la terre la mer la fille, l'aller fertile en retours...
    Elles vivaient heureuses parmi les autres nymphes, jusqu'à l'enlèvement primitif dont les conséquences pour nous sont encore sensibles tout le long des chemins de ce texte. Dire qu'une femme aura pu rester trente ans sans toucher le corps d'une pomme de terre ! » H.C.

    « Je viens de poser cette étoile par terre : c'est une pomme de texte, je ne l'ai pas écrite de moi-même. J'ai écrit d'elles. Elle rayonne de nous. Puissé-je à jamais me rappeler comment l'écriture ne va pas de soi, pousse dans la constellation que forment les femmes donnantes. » H.C.

  • « Il y a la langue qui comme la vie peut être sans limite et qui ne demande qu'à nous en dire plus, se parle et s'accroît, et ne nous refuse jamais un mot, car elle est de son inépuisable invention. [...] Or, le rire de la langue, ils ne veulent pas le supporter, le rire de la langue part des ovaires où se forment aussi les mots qui produisent les hormones femelles et musicales agissant sur le système nerveux spirituel, traverse le corps qu'il irrigue et fait jouir sur 6700 km, s'écoule ensuite par la Nubie et l'Égypte, en donnant et recevant, et ce couler allant croissant se jetant et s'ajoutant, ils ne peuvent pas le supporter, car la langue rit rouge en sortant du lac Victoria, et inonde jusqu'à Khartoum où toujours victoriante, elle rit bleu aussi, elle rit nil, elle nille femme, et de toutes ses couleurs, elle s'épanche dans l'air méditerranée, qui rit aussi depuis ses tréfonds de femme, de l'utérus jusqu'à la lune, et cela ils ne peuvent vraiment pas le tolérer, je le sais, tu le sais chaque femme le sait. » H.C.

  • « Pendant ce temps l'auteure... l'auteure ne revient pas. Elle est tout à son drame. Pourquoi parlé-je de l'auteure comme si elle n'était pas moi ? Parce qu'elle n'est pas moi. Elle vient du plus loin et du plus étranger de mes étrangers. Elle part de moi et va où je ne veux pas aller. Pendant que moi depuis le 12 février de cette année, j'essaie de toutes mes forces de saisir de brèves lueurs de vérité, l'auteure n'est occupée que de cette histoire à raconter. Une Histoire Idéale. Elle y va... si lentement qu'entre-temps je raconterais dix histoires. J'écris sous terre, comme une bête, enfouissant dans le silence de ma poitrine... Une différence entre l'auteure et moi : l'auteure est la fille des pères-morts. Moi je suis du côté de ma mère vivante. Entre nous tout est déchirant. [...] C'est l'aveugle en nous qui écrit, qui peint. Ce texte s'avance entre non-voyance et voyance. Allant parfois jusqu'à perdre de vue l'auteure... » H.C.

  • « Le crime se perd dans l'aveu, je n'avais pas prévu cela. Pourtant c'était un crime, ah, un affreux crime, je le jure. Non pas atroce, mais bas. Si vous le connaissiez ! Mais je ne peux pas le raconter, je le sais maintenant. De plus c'est vraiment le mien. Il faut me connaître un peu pour en apprécier la taille. Certaines personnes commettraient un pareil acte, et ce ne serait rien. Dieu sait quels effets immenses il produisait en moi depuis des dizaines d'années, dieu sait quels silences, ou quels livres. Il n'est sûrement pas pour rien dans tout ce que j'ai pu faire par la suite. Ne lui donnons pas trop d'importance. Après tout, ce n'était qu'un de ces crimes dont nous sommes capables, je l'ai bien vu, en le retrouvant et le perdant.
    Et vous, J'aimerais savoir, vous, mes amis humains, cela vous est-il arrivé aussi ? De perdre le sens de votre crime ? » H.C.

  • Déluge

    Hélène Cixous

    « Où nous surprend le déluge ?
    Un soir d'avril, au coin d'une rue, tout d'un coup, le deuil tombe sur elle avec une violence d'orage. La roue a tourné. À nouveau le deuil s'est déchaîné. Le deuil pleure sans qu'elle puisse rien. On n'a jamais vu autant de larmes. Elles ne rencontrent pas de résistance. Cela ne dépend pas de nous. Elles s'élancent. Nous, nous ne voulons pas pleurer, mais le deuil n'écoute que ses propres désirs, si puissants, si anciens. Une affliction infinie emporte notre tragédie dans son déferlement. Cent deuils se jettent dans ce deuil. Non, ce n'est pas toi que nous pleurons, ce n'est pas nous qui te pleurons, le deuil pleure en nous le meilleur de nous-mêmes. Pleure l'éternité. Le lendemain, les mêmes eaux donnent naissance. Ce qui aura agonisé dans ce livre c'est le Deuil. » H.C.

  • "- Que ne sommes-nous du même sang.
    Alors aucun adieu ne pourrait jamais couper le fil, Même si nous étions séparés pendant une vingtaine d'années, je coulerais en toi, tu coulerais en moi.
    - Mais alors nous perdrions la terreur qui nous unit par ses fils de feu Et ces élans par lesquels nous luttons pour empêcher la fente de s'élargir - Que ne sommes-nous du même sang - Mais alors nous perdrions le sang que tu inventes Et le sang que je sécrète sans arrêt Sang sans paroles et sang de mots sang sensuel sang perpétuellement menacé.
    C'est parce que nous ne sommes pas du même sang Que j'ai l'amour si haletant Entre nous pas de lien, pas de noeud Seulement la musique - Que ne sommes-nous du même sang... " écrivait Beethoven le 6 juillet. H.C.

  • « Nous, dès le soir même du premier jour de notre histoire, sur la table d'un café, suivant les indications immédiates d'une évidente éternité, nous avions engagé d'un coup naturellement la totalité des cinquante-cinq années futures que nous avions devant nous, d'un coup bien sûr, avec absence de crainte et absence d'arrogance, éclairés et innocents comme ils le sont au commencement, ceux qui sont élus pour l'amance sans l'avoir demandé. Dieu vous tombe dessus avec délicatesse : Vous êtes reçu, annonce-t-il. Et dire que nous ne savions même pas que nous nous étions présentés à Son examen !
    Mais il y a des démons avec lesquels il faut compter pour nous percer le coeur. Selon moi la santé des amants rend le diable malade obligatoirement. Je comprends que cela puisse exaspérer la peuplade qui erre sur les talons de Dieu. C'est injuste ruminent-ils, et là-dessus je suis bien d'accord. Pourquoi elle ? Pourquoi lui ? Pourquoi eux ? » H.C.

  • « Je n'ai jamais reçu de lettres de mon père, ni de son vivant, ni de sa mort, pendant quarante ans pas une lettre pensai-je à peine et doucement, sans remuer les lèvres de crainte de chasser par un frémissement le passé encore posé sur le coin de la table, les ailes à demi fermées encore pour quelques instants. Quelque chose de doux et de silencieux va s'en aller et ne jamais revenir.
    Et voici devant moi entassées par centaines ses apparitions, je les vois respirer, sous la poudre de poussière des centaines de lèvres, et elles vont s'ouvrir, un geste de moi, elles vont laisser échapper la voix de mon père le vrai, celle dont je n'avais jamais vu les traits, le pas est vif, la courbe nette. [...] Et maintenant modestes puissantes nombreuses elles attendent entassées dans le carton marque BébéConfort un geste de ma part, les recueillerai-je, les accueillerai-je, les lettres de mon père. » H.C.

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